Au coeur du mensonge... une fois de plus

Le réalisateur Claude Chabrol et la comédienne Isabelle Huppert sur le plateau de L’Ivresse du pouvoir
Photo: Le réalisateur Claude Chabrol et la comédienne Isabelle Huppert sur le plateau de L’Ivresse du pouvoir

Au bout du fil, Claude Chabrol ressemble à tout... sauf à un personnage tiré d'un film de Claude Chabrol. D'une familiarité désarmante, pas mystérieux pour deux sous, ponctuant ses propos de nombreux éclats de rire, le célèbre cinéaste n'a ni le temps ni l'envie de jouer au créateur inaccessible.

Celui qui a fait de la province française son territoire de cinéma, depuis Le Beau Serge (1958) et à tant d'autres occasions (Le Boucher, La Rupture, Betty, Au coeur du mensonge), revient dans la capitale avec L'Ivresse du pouvoir. Sans brouiller les pistes mais sans non plus maquiller une histoire de corruption qui a fasciné la France avec la même intensité que chez nous le scandale des commandites, il s'est inspiré de la célèbre affaire Elf. Cette gigantesque magouille impliquant l'entreprise pétrolière, de nombreux politiciens et autant de personnalités — même Françoise Sagan y fut impliquée — sous le gouvernement de François Mitterrand devient, chez Chabrol, une de ses brillantes chroniques de la nature humaine. «C'est la seule chose qui m'intéresse», souligne-t-il.

Un complexe carnaval

Certains spectateurs seront peut-être déroutés par ce complexe carnaval d'hypocrites et de guignols qui s'en mettraient encore plein les poches sans la détermination d'une juge d'instruction, Jeanne Charmant-Killman, dont le nom constitue déjà tout un programme. Chabrol en était conscient, sachant que l'affaire avait surtout passionné les Français, et voulait s'en distancer, d'où ce constant jeu d'équilibre entre l'actualité et la fiction. «Ça ne m'étonne pas que vous voyiez des comparaisons avec vos scandales parce que c'est toujours le même système dans tous les pays: pour que ces affaires puissent se faire tranquillement, on arrose les politiciens. De toute façon, la politique, c'est un jeu de pouvoir, une forme d'alcool qu'utilisent les gens qui ne boivent pas beaucoup... »

C'est cette soif que Chabrol cherche à décrypter et, comme d'habitude, personne ne trouve grâce à ses yeux. Seul le cadre, ici nullement provincial, a changé: «Les enjeux ne sont pas tellement plus gros, mais ils ont un lien avec un plus grand nombre de personnes», précise-t-il. Au fil de la conversation, je me demandais si le personnage volontaire de Killman, interprété avec force par Isabelle Huppert, aurait pu se laisser happer par la même corruption si elle avait occupé le fauteuil du crapuleux p.-d.g. (incarné par François Berléand). «J'ai une philosophie sur ces données morales inspirée de Fritz Lang. Pour moi, c'est 50-50. Dans les comportements, il y a 50 % de personnalité et 50 % liés à la fonction; les deux sont importants. Vraisemblablement, elle aurait agi de la même manière.»

La garce...

Du personnage intraitable (et fragilisé par un mari qui comprend de moins en moins sa détermination à faire éclater la vérité), la conversation glisse sur l'apport, toujours exceptionnel, de celle qu'il surnomme affectueusement «la garce». Depuis Violette Nozière (1978), Isabelle Huppert frise à tout coup le sublime sous l'oeil du cinéaste. «Après le tournage de Violette Nozière, où elle m'avait vraiment étonné, elle est partie pendant une dizaine d'années tourner à l'étranger, aux États-Unis et en Australie. À son retour, je me suis précipité sur elle comme la pauvreté sur le monde!» Or, sur la réussite de ce tandem sans fausses notes, Chabrol se fait modeste. «Elle fait partie de ces rares comédiens dont l'ensemble des films — réussis ou pas, là n'est pas la question — affiche une exceptionnelle cohérence. Elle se fabrique, littéralement, une oeuvre, et je suis heureux d'y contribuer.»

Contrairement à ce que certains pourraient croire, lors de l'écriture de quelques-uns de ses meilleurs films avec elle (Une affaire de femmes, La Cérémonie, Merci pour le chocolat), Chabrol ne pense pas à Huppert au départ. «Je n'ai jamais fait un film pour elle, souligne le cinéaste, sauf un: Madame Bovary. Elle voulait absolument interpréter le rôle d'Emma et "la garce" m'a dit après qu'elle n'avait jamais lu le roman!»

À 76 ans, Claude Chabrol n'a pas l'impression d'être «gâteux» («à l'écran, ça se voit toujours... ») et n'a pas envie de ranger sa caméra, «car le cinéma ne [le] fatigue pas». Peut-être aussi que la réalisation est une autre forme d'ivresse et de pouvoir, ce fameux alcool des gens qui ne boivent pas beaucoup...

Collaborateur du Devoir

L'Ivresse du pouvoir prendra l'affiche le 2 mars prochain à Montréal, Québec et Sherbrooke.

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