Une épopée intelligente et sensible

Certains films valent avant tout par leur contenu. Rien dans le traitement n'est particulièrement original, mais le thème se révèle si porteur qu'il joue un rôle de catharsis et draine un succès mérité. Ainsi en est-il d'Indigènes de Rachid Bouchareb. Le film fut lancé en grande pompe au dernier Festival de Cannes, coiffé du prix d'interprétation pour toute la distribution masculine, succès phénomène par la suite en France, en nomination aux Oscars pour le meilleur long métrage en langue étrangère.

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Indigènes
Réalisation: Rachid Bouchareb. Scénario: Olivier Lorelle et Rachid Bouchareb. Avec JameI Debbouze, Samy Nacéri, Roschdy Zem, Sami Bouajila, Bernard Blancan, Mathieu Simonet, Antoine Chappey, Benoît Giros, Mélanie Laurent, Assaad Bouab. Image: Patrick Blossier. Montage: Yannick Kergoat. Musique: Armand Amar, Khaled.
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Indigènes, qui dénonce le traitement discriminatoire subi par les bataillons nord-africains enrôlés dans l'armée française au cours de la dernière guerre, a même eu des impacts politiques quant au dégel des pensions d'anciens combattants africains bloquées depuis des lunes dans les officines de l'Hexagone. Le film, qui avait été très difficile à financer et dans la production de laquelle Jamel Debbouze s'est investi, fut un coup de tonnerre en douce France, dont le blason sortait pourtant terni de l'aventure.

Cette histoire de bataillons indigènes, formés de Maghrébins mais aussi d'artilleurs de l'Afrique noire, qui n'avaient jamais foulé le sol français et se voyaient envoyés au front le plus dangereux, était mal connue en France, qui la glissait sous le tapis. Le fait que de grandes stars françaises d'origine maghrébine aient accepté de jouer dans ce film choral a contribué, bien entendu, à son succès. Jamel Debbouze, mais aussi Samy Naceri, Roschdy Zem et Sami Bouajila sont des têtes d'affiche qui ont drainé les foules devant le grand écran.

Cette oeuvre de guerre n'a pourtant rien d'un feel good movie. Rien n'est épargné des combats sanglants, mais ces hommes, aux caractères si dissemblables, sont bien dessinés. Jamel incarne Saïd, un être naïf, dépendant, qui s'émancipera à la dure.

Roschdy Zem devient cet homme brave et sentimental, bouleversé par une histoire d'amour vécue avec une Française.

Sami Bouajila a hérité du profil le plus héroïque du lot, tête forte rêvant de monter dans une hiérarchie qui le rejette. Bernard Blancan entre dans la peau du petit chef aboyeur, en porte-à-faux entre ses hommes et ses supérieurs. Samy Nacéri joue un mercenaire qui protège son petit frère au front et perd ses repères lorsque celui-ci est tué. La véracité des profils créés constitue un des grands atouts d'Indigènes. Jamel Debbouze se révèle particulièrement touchant en looser analphabète, qui secouera sa servilité.

À travers des batailles sauvages, les rebellions contre les injustices des artilleurs africains face aux soldats français, mieux traités qu'eux, des amours sans lendemain, les rêves du bled perdu, Indigènes brosse une chronique de guerre émouvante et prenante, porteuse d'un souffle. Il est évident toutefois que l'impact d'Indigènes ne peut être le même au Québec qu'en France. Cette histoire s'est jouée là-bas, pas ici, et les acteurs sont des vedettes en France bien davantage que chez nous. Mais Bouchareb, qui avait jusqu'ici réalisé en France des films assez intimistes sur les réalités de l'immigration (Cheb, Poussières de vie, Little Senegal), est entré dans l'épopée avec intelligence, psychologie et sensibilité, sans s'y perdre.

Certaines scènes de combat sont par ailleurs saisissantes: chevaux sous les gravats et corps décapités, qui témoignent d'une maîtrise technique. Il manque à Indigènes une dimension supérieure pour s'imposer comme un grand film, mais son efficacité émotive et dramatique, ses solides assises historiques, en font une oeuvre de valeur qui peut prétendre au succès public.

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