Traquer en tandem

On peine à l'imaginer hors du film de famille, pour tout dire, comme si l'intimité était le préalable à son entrée en scène. D'où ce premier étonnement devant Panache, portraits croisés de six chasseurs.

Elle vous dira que ces hommes font partie de sa famille élargie. À preuve, c'est à Montcerf, en Haute-Gatineau, là où elle possède une cabane au fond des bois depuis 15 ans, qu'André-Line a appris à pratiquer la chasse. «J'ai tué, dit-elle, un orignal et un chevreuil. C'était dur.»

La chasse n'était pas au départ son truc.

Elle s'est adaptée à l'environnement.

Ses héros, grands chasseurs nés à l'orée du bois, presque une carabine à la main, se sont confiés à André-Line parce qu'elle connaissait le corps-à-corps avec la bête lumineuse, comme eux.

«On est 250 dans un petit village, près de Mont-Laurier, explique-t-elle. Tout le monde se côtoie, se connaît. Un des personnages du film dira: "Si tu ne tires pas, tu ne comprends pas." Chaque Québécois possède des rapports avec la chasse; un père, un cousin, un oncle. Elle fait partie de notre imaginaire.»

Dans ses films précédents, elle a parlé des femmes et de la famille. Cette fois, la documentariste a voulu plonger dans l'univers masculin avec sa violence et ses silences, ses coudes-à-coudes virils. «Tout est lié dans mes films: l'enfance, la mort de mon frère, la mort tout court. Je tourne sur ce que je vois, ce que je connais.»

Son conjoint, le cinéaste Robert Morin, tient la caméra dans ses films. Ils traquent la véracité en tandem.

«Les hommes dans Panache font partie du cycle avec la bête, dit-elle. Ils n'éprouvent pas de chagrin à tuer le gibier. Enfants déjà, ils abattaient des animaux dans la ferme de leurs parents. Mais Bla-Bla, qui a 33 ans, ressent des sensations fortes en tirant, davantage que ses aînés.»

Les six chasseurs qu'elle suit dans leur chasse et interroge sur la vie et la mort ont entre 33 et 73 ans. «Ils sont bûcherons, chasseurs, machos, presque analphabètes, n'ont pas fréquenté l'école. Ce sont des gars de la région, pas des extraterrestres. Le chevreuil, l'orignal sont là aussi pour leur procurer de la viande, le panache, l'exploit».

Ses héros possèdent peu de mots à leur vocabulaire. «Ils ont quelque chose de brut, mais connaissent un tas de choses et m'ont beaucoup appris. Ce n'était pas évident pour eux d'endurer une fille comme moi dans une cache, au cours des matins froids. Ils ont raté leur chasse avec moi, mais je les intriguais autant qu'ils m'intriguaient eux-mêmes. Même si pour eux les rôles des hommes et des femmes demeurent traditionnels, ils me laissaient aller.»

André-Line voit ces chasseurs comme des êtres en quête de leur propre Graal, la bête, celle dont ils empailleront le panache. Ils en font collection, placent leurs économies dans ces trophées de chasse, parfois empailleront tout le demi-corps de l'animal.

«Je leur ai posé des questions existentielles, précise la documentariste. Ils sont croyants, non pratiquants, aiment jouer avec les interdictions, déjouer les garde-chasse la nuit. Avec eux, on pénètre un peu le mythe du cow-boy à la frontière.»

Bon! Ces chasseurs sont des sortes de cousins de village, mais André-Line sait bien qu'elle reviendra bientôt à sa famille immédiate. «Je l'ai dit à ma mère.» Elle prépare un sujet très intime sur lequel elle préfère conserver encore le secret.

André-Line estime que son expérience de cinéaste l'aide à être une meilleure directrice artistique, car elle se ressource, avant de plonger dans des univers d'autrui qu'elle aborde de façon anthropologique.

«Tout le monde me demande si j'ai envie de réaliser des films de fiction, mais les fictions, je les aborde à travers les oeuvres de Robert Morin, de Louis Bélanger, de Philippe Falardeau, de Robert Favreau, dit-elle. J'adore aussi mon métier de directrice artistique.»

À voir en vidéo