Cinéma - Rachid Bouchareb et «le miracle» d'Indigènes

Rachid Bouchareb se défend bien de raconter ce que personne ne sait. Des films sur l'Algérie et sur le sort de ses compatriotes pendant la guerre, il peut vous en énumérer une vingtaine, comme ça, de mémoire, et pas des moindres: Chronique des années de braise, Le Vent des Aurès, L'Opium et le Bâton, et bien sûr La Bataille d'Alger, de Gillo Pontecorvo, duquel son magnifique Indigènes, sur les soldats nord-africains recrutés d'urgence par l'armée française au dernier acte de la Deuxième Guerre mondiale, descend en droite ligne.

Pour le souffle et la puissance lyrique, malgré une relative économie de production, mais aussi pour l'onde de choc que le film a causé en France et en Afrique depuis sa première mondiale à Cannes en mai dernier, où il a entre autres entraîné l'autorisation par Jacques Chirac du versement des pensions des soldats algériens, gelées depuis 1959.

Parcours initiatique

Pour le cinéaste né la même année, Indigènes est à la fois le producteur et le produit d'un miracle, dont il a été en partie l'architecte mais qui s'est matérialisé un peu par hasard au tournage. «J'étais conscient de l'ampleur du sujet, mais c'est sur le plateau que j'ai compris qu'on allait provoquer un séisme, en France et en Afrique, et que ça allait résonner dans le monde. Un miracle s'est produit, et on a été totalement portés par cette histoire qu'on racontait, celle de nos compatriotes, de nos grands-pères. C'est la première fois qu'une chose pareille m'arrivait, et peut-être que ça ne m'arrivera plus jamais», me confiait-il lors de notre rencontre au dernier Festival international du film de Toronto.

Indigènes suit les destins de quatre soldats maghrébins qui ont quitté famille et misère pour aller, au péril de leur vie, arracher des griffes nazies la mère patrie, dont ils n'avaient jamais foulé le sol. De l'Italie à l'Alsace, en passant par la Provence et les Vosges, leur parcours initiatique les révèle à eux-mêmes, et leur fait éclater en plein visage... leur misérable condition d'«indigènes».

Entre la fierté et la résignation, Rachid Bouchareb dessine un large spectre dans lequel viennent s'inscrire ses quatre personnages, qui à l'origine et dans son esprit encore aujourd'hui ne font qu'un. «Au départ, je n'avais pas d'histoire. Seulement un thème», dit-il. Le cinéaste rencontre des dizaines d'anciens combattants, qui lui racontent leurs souvenirs de guerre: «Ils n'ont pas laissé de trace écrite puisque la plupart d'entre eux étaient analphabètes. Au fil des recherches, une histoire s'est dessinée, et au bout d'un an et demi d'écriture, quelque chose est sorti.»

À l'époque, le réalisateur de Cheb et Little Sénégal avait déjà rencontré Jamel Debbouze, Sami Nacéri, Roschdy Zem et Sami Bouajila, qui lui avaient promis leur participation sans savoir quels seraient leurs rôles. L'importance du sujet les avait convaincus, leur participation — celle de Jamel, tout particulièrement — a fait débouler les fonds de soutien permettant au film d'atteindre la hauteur d'une véritable épopée populaire.

Les scènes de guerre, cela dit, sont filmées de façon relativement intimiste, sans ostentation. «Le danger des scènes de guerre, c'est qu'on quitte les personnages pour tourner des images d'action, d'explosion. Ça écrase la vérité et la sincérité du film. J'ai fait en sorte que le filmage ne soit pas impressionnant ou spectaculaire. Je voulais filmer les choses de la façon la plus neutre possible, sans jamais perdre le fil de mes personnages.»

En nomination en France pour neuf César (la cérémonie a lieu ce soir), aux États-Unis pour l'Oscar du meilleur film en langue étrangère (la cérémonie a lieu demain soir), Indigènes, visiblement, a touché sa cible. «Je voulais faire un film populaire de qualité. Servir le mieux possible le sujet en utilisant les moyens du cinéma. Je voulais que les spectateurs qui entrent dans la salle prennent part à un voyage de cinéma formidable, comme dans Docteur Zhivago, Les Sept Mercenaires, Un pont trop loin, etc.»

L'histoire coloniale française n'est cependant pas connue universellement. À cela, Bouchareb répond, avec raison, qu'il n'a pas réalisé un film historique, mais un film où quatre hommes sont pris dans le mouvement de l'Histoire. «Il m'a fallu comprendre complètement l'histoire pour ensuite pouvoir la mettre totalement de côté. Indigènes est un film totalement libre de l'histoire. [...] J'ai nettoyé au fur et à mesure pour m'en libérer, en me disant que le seul moyen de bien servir cette histoire, c'était de faire du cinéma, rien que du cinéma. Pour qu'à la fin du film on pleure, et qu'on soit émus par ces personnages. C'est ça qui compte. Sans ça, j'aurais raté mon film.»

Qu'à cela ne tienne, le voyage était aussi nécessaire pour comprendre le prochain film de Rachid Bouchareb qui, dans le prolongement d'Indigènes, va raconter le destin d'Abdelkader (Sami Bouajila) à travers la guerre d'Indochine et celle d'Algérie. «À travers lui, on va comprendre que cette Deuxième Guerre mondiale a constitué le premier mouvement de ce qui est devenu la guerre d'Algérie.»

Collaborateur du Devoir

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