Catherine Martin, cinéaste-poète

Catherine Martin est une cinéaste-poète qui explore les signes, écoute les silences. Tour à tour documentariste (Les Dames du 9e) et aux commandes d'une caméra de fiction (magnifique Mariages explorant la transmission féminine), elle puise aux deux genres, marie leurs esprits.

À l'heure d'aborder la faune contemporaine de Montréal, elle puise son inspiration à des sources poétiques et au cinéma direct. Ses personnages, fragiles, en quête d'une vérité qui leur échappe, n'ont rien à voir avec les m'as-tu-vu qui roulent des mécaniques dans les talk-shows. «Je n'écoute pas la télé», dit-elle.

Dans les villes gagne les écrans vendredi prochain. Mais on a rencontré Catherine Martin à la veille de son départ pour le Festival de Berlin. Dans les villes et son documentaire L'Esprit des lieux (qui retourne 35 ans après sur le parcours photo de Gabor Szilasi dans Charlevoix) étaient sélectionnés à la Berlinale.

En 2002, Mariages avait déjà pris le chemin du grand rendez-vous allemand, qui l'a manifestement adoptée.

«J'ai fait L'Esprit des lieux et Dans les villes en parallèle, explique Catherine Martin. Dans ce dernier, cinq personnes se croisent, se frôlent ou se repoussent sur le macadam urbain, sur fond de solitude mais aussi de solidarité. Entre ombre et lumière. Il y a un personnage suicidaire, mais aussi des rencontres, des élans de générosité.»

Des personnages «impossibles»

Dans sa mosaïque éclatée surgissent trois générations de personnages. «Ils sont tous en décalage face à l'urbanité, précise la cinéaste. J'ai voulu enlever des signes du présent pour rendre leur parcours plus intemporel. C'est un poème urbain. Plusieurs personnages marchent beaucoup. La ville possède sa mythologie.»

Dans Mariages, Catherine Martin s'était surtout concentrée sur le parcours d'une jeune fille trop ardente pour son époque obscure — le XIXe siècle. «Cette fois, j'ai mis en scène un quatuor. Il s'agit d'une oeuvre minimaliste, centrée sur les petites choses du quotidien auxquelles on n'accorde pas d'attention.» Mariages aussi était aux aguets de ces gestes-là, comme de ces pas perdus.

Le film met en scène Robert Lepage dans la peau d'un photographe aveugle. Son personnage est inspiré d'un photographe slovène important qui ne voit pas mais saisit les contours, ressent les lumières et crée des images impressionnantes. «Être aveugle représentait un défi qui excitait beaucoup Robert. Son personnage cherche à saisir quelque chose du monde.»

Sa Joséphine (Hélène Loiselle), femme en fin de vie dont l'existence discrète s'est jouée à l'ombre d'un amour jamais consommé, Catherine Martin a voulu lui redonner une importance. «Tant de destins analogues demeurent toujours dans l'ombre, voués à une mort solitaire et incomprise.»

Elle a créé le personnage de Fanny (Hélène Florent), qui pleure la nuit pour tous ceux qui n'arrivent pas à verser des larmes. «Mes personnages naissent du sentiment qu'on a de l'état de compassion. On croise le regard d'un démuni, et parfois on se détourne pour se protéger. Parfois on tente quelque chose... »

Dans les villes met en scène des arbres, vrais personnages aussi, immobiles, muets, mais qui n'en pensent pas moins. Fanny les soigne. «Les arbres peuvent être témoins de notre vie, nous accompagner tout au long du parcours. Coupés, blessés ou entretenus, en ville, ils existent en fonction de nous.»

Catherine Martin a habité longtemps près du monastère des carmélites dans le Mile End de Montréal. «J'étais fascinée par cet endroit, mais je n'ai jamais entendu les religieuses chanter les Laudes et les Vêpres. On m'avait pourtant parlé de ces chants. À la chapelle, nous sommes allés les écouter. Ils sont dans le film.» Les murs de pierre résonnent de ces voix aux accents célestes.

Catherine Martin prépare un autre film de fiction. «Ça se déroulera à notre époque dans une campagne près de Kamouraska, en hiver.» Toute ressemblance avec l'oeuvre d'un certain Claude Jutra est fortuite...

«C'est qu'à Kamouraska, on sent ce lien mystérieux et fort d'un lieu avec le fleuve.»