De l'argent frais pour le cinéma québécois

Le milieu du cinéma québécois respirait mieux hier matin, après l'annonce de la ministre de la Culture, Line Beauchamp. Elle vient de rendre récurrente l'aide ponctuelle de 10 millions de dollars octroyée à la SODEC pour la production de longs métrages québécois.

Cette aide avait été allouée l'automne dernier dans un moment de crise majeure, alors que de nombreux et intéressants projets québécois étaient refoulés au portillon du financement de Téléfilm Canada, sous un gouvernement conservateur peu sensible à la culture. Le provincial a pris le parti d'occuper davantage d'espace dans le champ de la production cinématographique, compensant, pour ainsi dire, le manque à gagner.

Cette enveloppe de 10 millions fait passer de 14 millions à 24 millions le fonds de la SODEC alloué à la production. La ministre Beauchamp estime pouvoir ainsi appuyer la production annuelle de 26 longs métrages, dont une vingtaine en langue française. Elle espère générer des retombées annuelles de 77 millions, signer 2600 contrats de travail et créer 4000 emplois indirects.

Cette annonce tombait bien sûr à pic à l'heure où plane une forte rumeur d'élections au Québec. Plus tôt dans la matinée, le premier ministre Jean Charest était d'ailleurs venu aux côtés de la ministre Beauchamp rencontrer des représentants du milieu du cinéma et les assurer de son soutien. Les producteurs Roger Frappier et Denise Robert y participaient notamment. Ils applaudissent à l'injection des fonds québécois et conviennent que c'est le fédéral qui cause problème.

«Nous parlons d'une seule voix», déclare la ministre, en estimant avoir désormais une force d'argument pour infléchir les positions d'Ottawa.

Line Beauchamp se défend d'avoir des visées électoralistes. «En 2003, nous avions déjà annoncé un plan cinéma bien accueilli. L'automne dernier, nous avons augmenté les fonds en situation de crise. Nous voulons avant tout que notre cinéma joue sa carte culturelle, en stabilisant dans un premier temps son financement.»

La rencontre se doublait hier de la publication du rapport de François Macerola Pistes d'action / Vers un nouveau modèle d'affaires pour le milieu du cinéma québécois. François Macerola, qui fut notamment à la tête de Téléfilm Canada, avait reçu du Québec mandat, l'automne dernier, de proposer un nouveau modèle de financement du cinéma québécois.

En écho à ses recommandations, deux groupes de travail sont mis sur pied. Le premier, coprésidé par Pierre Leblanc et Daniel Cloutier, se penchera sur la mise en oeuvre d'un fonds d'investissement privé en cinéma, en visant une capitalisation de 50 millions de dollars. Distributeurs, propriétaires de salles, milieu financier, secteur bancaire, etc., seraient bientôt sollicités en ce sens.

Le second groupe de travail, sous la double présidence de François Macerola et Michèle Fortin, visera l'accroissement des contributions canadiennes et internationales au financement du cinéma québécois.

François Macerola précise qu'il s'agit bel et bien d'un nouveau modèle à mettre en place avec le fédéral.

Par ailleurs, il lui faudra intensifier les ententes de coproduction avec des pays d'Europe, en les convaincant qu'il est aussi rentable d'investir au Québec qu'à l'intérieur de l'Union Européenne.

Les rapports sont attendus à l'été 2007, ce qui, en cas d'élections d'ici là, ne devrait pas changer la bonne marche de ces rapports après coup, de l'avis de la ministre, puisqu'ils suivent un circuit non politique. Elle entend par ailleurs, on s'en doute, remporter avec son parti d'éventuelles élections.

Ces groupes de travail se sont donné des missions pour le moins difficiles. L'une d'elles, et non la moindre, est celle de convaincre le gouvernement conservateur, dont la ministre du Patrimoine particulièrement inerte, Bev Oda, d'injecter des fonds supplémentaires dans la production de longs métrages en langue française (ce qui fut refusé cette année) et de privilégier le financement du cinéma francophone sur sa contrepartie anglophone.

François Macerola espère amener Téléfilm à modifier les proportions d'investissements. Par tradition, à l'institution fédérale, un tiers des fonds de production vont aux longs métrages francophones et deux tiers aux anglophones. Il aimerait qu'un tiers appuie la production francophone, un tiers les oeuvres anglophones et que le troisième tiers soit accordé aux films à succès (enveloppes à la performance). Comme les seuls vrais succès au guichet sont pour l'heure made in Québec, les Canadiens anglais risquent de protester, en voyant une part du gâteau leur échapper au profit du Québec, plus performant. «Le Canada anglais doit comprendre qu'il a besoin du Québec, dans cette affaire.», affirme François Macerola.

Autre défi de taille: convaincre le milieu des affaires d'investir dans le cinéma québécois (pour nourrir le fameux fonds privé). Or à part quelques rares exceptions à la Bon Cop, Bad Cop, le cinéma n'est pas un secteur rentable, et le milieu des affaires s'est montré jusqu'ici peu enclin à y investir. Mettre à contribution, par exemple, les exploitants de salles, réfractaires depuis toujours à d'éventuelles taxes à la billetterie versées dans la production de films, n'est pas non plus gagné d'avance.

François Macerola dit avoir bon espoir de mener sa mission à terme, étant donné que tous ont intérêt à pousser à la roue du cinéma québécois. Les performances de nos films permettent au septième art canadien dans son ensemble d'occuper 5 % du marché intérieur.

En 2005, le cinéma québécois avait atteint 18,1 % de recettes au guichet, mais 2006, un mauvais cru, faisait baisser sa moyenne à 11,8 %. Le Canada anglais engrange de son côté, bon an mal an, des recettes qui oscillent autour de 1 %. D'où l'importance des succès québécois pour hausser les pourcentages maison.

Si le milieu cinématographique appuyait l'annonce de la ministre Beauchamp, l'opposition grondait hier. «Il s'agit d'une annonce clairement électoraliste, affirmait hier Daniel Turp, porte-parole de l'opposition officielle en matière de culture. Il estime par ailleurs que la ministre Beauchamp n'a pas su reconnaître que c'est l'incapacité de Téléfilm Canada qui a conduit à la crise. Un silence à son avis gênant. Pierre Curzi, désormais candidat du PQ dans Borduas, a renchéri: «La ministre Beauchamp a opté pour la stratégie du repli et a refusé de se tenir debout devant Ottawa.»

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1 commentaire
  • Raymond Saint-Arnaud - Abonné 6 février 2007 23 h 29

    Où sont les dindons ?

    La ministre Beauchamp estime pouvoir ainsi appuyer la production annuelle de 26 longs métrages, dont une vingtaine en langue française. Sous entendu une demi-douzaine en anglais. Donc 77% en français et 23% en anglais. À ma connaissance, il n'y a pas 23% d'anglophones au Québec. Les vrais anglophones ne sont pas plus que 10 %. Alors pourquoi accorder 23% ? Pour les mêmes raisons que le réseau des universités anglophones recoivent plus du double de leur juste part : on aime se tirer dans le pied pour pour se donner bonne bouche ! Où sont les dindons ?

    Raymond Saint-Arnaud
    Ile d'Orléans
    le 6 février 2007