Cinéma - Inland Empire: David Lynch, fidèle à lui-même

Paris — «Ce n'est pas pour me vanter, mais je n'ai rien compris.» Cette phrase d'un humoriste viendra peut-être à l'esprit de beaucoup de spectateurs du nouveau film de David Lynch, Inland Empire, qui sort demain sur les écrans français.

Car ce film pas comme les autres, austère et mystérieux, risque de diviser les cinéphiles en deux camps: les fans du maître, qui seront envoûtés par les images et l'atmosphère si particulière du monde de Lynch; et les autres, qui baisseront les bras devant une histoire et une mise en scène hermétiques et déroutantes.

Difficile de résumer le scénario — et d'ailleurs il n'y en a pas. L'histoire met en scène une actrice (Laura Dern) vivant à Hollywood qui obtient le premier rôle dans un film intitulé Là-haut dans les lendemains bleus. Le réalisateur (Jeremy Irons) lui explique qu'il s'agit du scénario d'un film déjà tourné en 1947 mais jamais fini, pour des raisons que l'on ignore.

Avant le début du tournage, le mari de l'actrice demande au partenaire de celle-ci (Justin Theroux), play-boy des plateaux, de garder ses distances et respecter «les liens sacrés du mariage».

Le scénario est basé sur une légende tzigane polonaise, et le tournage commence dans un grand studio désert. Peu à peu, le flou va se faire entre le film et la réalité avec des retours en arrière qui sont peut-être la vérité, peut-être de la fiction: les souffrances de la jeune femme, jadis, lorsqu'elle suivait son mari dans le monde des saltimbanques d'Europe de l'Est...

David Lynch résume en deux phrases le synopsis, qui n'apportent pas beaucoup de lumière au spectateur: «Une histoire de mystère. Au coeur de ce mystère, une femme amoureuse et en pleine tourmente.»

Laura Dern, qui joue «trois ou quatre personnages différents, à des époques différentes, dans des endroits différents», a une explication un peu plus claire sur la signification de l'histoire: «Pour moi, il s'agit d'un parcours. C'est la mort et la résurrection de cette femme abîmée par un mauvais mariage et beaucoup de douleur. Le film raconte son mystère intime et celui du film dans le film. Les deux mystères marchent côte à côte», explique-t-elle dans le dernier numéro du mensuel Première.

Comme le fit Jean-Luc Godard il y a quelques années, David Lynch s'affranchit des lourdeurs des tournages traditionnels grâce à la caméra numérique qu'il utilise. C'est lui qui a filmé toutes les scènes et qui a fait le montage: «Étant donné qu'il n'y avait pas de script, j'étais le seul à savoir comment assembler les éléments.»

Inland Empire, qui dure près de trois heures, étonne, agace, fascine ou laisse indifférent. Le débat sur l'hermétisme de l'histoire avait déjà fait rage pour le précédent film de David Lynch. Mais Mulholland Drive, à côté, c'est La Grande Vadrouille!

Car Inland Empire est encore plus mystérieux, touffu, difficilement assimilable de manière linéaire ou cartésienne. Il faut se laisser gagner par l'atmosphère et par les images expérimentales, avec parfois des scènes splendides: d'inquiétants morceaux d'une pièce de théâtre dans laquelle les personnages humains ont des têtes de lapin; l'hallucinant dialogue entre une SDF noire et une SDF japonaise sur le trottoir d'Hollywood Boulevard alors que Laura Dern agonise à côté; ou l'intrigante scène dans un cinéma désert où l'actrice se voit en direct à l'écran, avant de suivre un homme dans un escalier menant à une chambre au numéro 47...

Film dans le film, passage des personnages dans différents moments de l'espace-temps, plongée dans le subconscient et la mémoire, réincarnation: Inland Empire est peut-être tout cela, ou peut-être pas. En tout cas, David Lynch, adepte de la méditation transcendantale, ne manque pas de faire fonctionner les neurones de ses spectateurs: «il y a une logique dans chacun de mes films, mais l'important c'est votre logique à vous», a-t-il dit, lors de la dernière Mostra de Venise, aux journalistes qui lui demandaient la signification de son film.

L'adaptation de La Métamorphose, de Kafka, est l'un des projets de ce génie (incompris?) du septième art dont un critique parisien, il y a quelques années, écrivit que même s'il se contentait de filmer sa moquette, son film serait supérieur à la moyenne ambiante.