Une oeuvre d'une rare poésie

Décidément, Alain Resnais, qui se bonifie et rajeunit, n'a du patriarche que le nombre des années. Ce cinéaste unique en son genre garde une griffe sans cesse identifiable, même s'il confie à d'autres l'écriture de ses scénarios, tirés souvent du théâtre, apportant à ses films cette distanciation brechtienne qui fait sa marque.

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Coeurs

Réalisation: Alain Resnais. D'après la pièce d'Alan Ayckbourn. Adaptation et dialogues: Jean-Michel Ribes. Avec Sabine Azéma, Isabelle Carré, Laura Morante, Pierre Arditi, André Dussollier, Lambert Wilson, Claude Rich. Image: Éric Gautier. Montage: Hervé de Luze. Musique: Mark Snow.
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Avec sa famille d'acteurs consacrée: Sabine Azéma, Pierre Arditi, Lambert Wilson, André Dussollier, auxquels s'ajoutent avec bonheur Laura Morante et Isabelle Carré (solaire et éblouissante), Resnais adapte à travers Coeurs une pièce d'Alan Ayckbourn, comme il l'avait fait pour Smoking/No Smoking, avec une apparente légèreté recouvrant la gravité de ces destins malheureux. Le résultat est une oeuvre d'une rare poésie, pétrie d'humour et de détresse, avec une mise en scène fluide où la neige sur Paris en rideau de scène s'offre un goût de cendre.

Entre l'agent immobilier (Dussollier) manipulé par sa collègue bigote à la double nature (Sabine Azéma), l'officier dégommé par l'armée qui se noie dans l'alcool (Lambert Wilson), le serveur de bar raté (Arditi) flanqué d'un père impossible, la jeune femme qui cherche l'âme soeur sur Internet (Isabelle Carré) et la femme déçue par son conjoint (Morante), un point commun: cette quête d'un ailleurs meilleur, qui leur file entre les doigts.

Par-delà les destins croisés mis en scène, Coeurs est une oeuvre qui s'exprime à travers des signes. Des signes qui reposent sur des conventions théâtrales. Car l'art de la scène n'est jamais loin de cet univers. Aucun extérieur, si ce n'est par la fenêtre fermée. Les huis clos sont autant de décors successifs. Vases communicants à travers leurs brèches.

La neige est un personnage important de Coeurs, s'écoulant entre chaque scène comme un rideau fluide. La multiplication des cloisons, des écrans, procédé utilisé comme espace de substitution ou d'éloignement, sert la mise en scène, dont Resnais tire les ficelles avec l'art consommé d'un grand marionnettiste, alors que les flocons tourbillonnent dans le ciel de Paris.

La solitude de chaque personnage est absolue dans ce film sur l'incommunicabilité, où les gens se frôlent, cherchent vainement le bonheur, se manquent, se mentent. Ils cachent aussi, derrière leur façade, des pans d'ombre, dont le spectateur n'aura pas toujours la clé. C'est ce qui rend Coeurs si fascinant.

Les personnages principaux tentent de modifier leur destin, à part la fausse grenouille de bénitier incarnée par Sabine Azéma, figure volontairement artificielle qui s'enroule sur elle-même. Le jeu de cette actrice, toujours décalé, fait plus contraste que d'habitude avec celui de ses partenaires, particulièrement celui de Pierre Arditi, tout en profondeur, en regrets de vie gâchée et en mélancolie. Mais ce personnage de Sabine Azéma, au gouffre insondable, se retrouve justement au centre du mobile qui bouge. Elle dupe des êtres qui ne veulent pas s'y retrouver de toute façon, derrière leurs faux-semblants, leurs paravents, leurs voiles de neige appelés à les recouvrir jusqu'au néant.

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