La marche à l'idole

Voilà une dévotion que bien des Québécois pourront comprendre dans Emmenez-moi, le premier long métrage d'Edmond Bensimon. Jean-Claude (Gérard Darmon) voue un culte fervent à Charles Aznavour, qui est à la fois son chanteur préféré, son motivateur, sa source d'inspiration, son modèle. En fait, il s'agit de la seule personne qui puisse illuminer son existence de chômeur, d'alcoolique et de père à temps partiel, puisqu'il élève, comme il peut, son neveu Benoît (Damien Juillerot), dont les parents sont morts dans un accident de voiture. Mais pour Jean-Claude, l'heure n'est plus à l'admiration béate: il décide d'entreprendre un pèlerinage qui, de Roubaix, une petite ville industrielle du nord de la France, va le mener jusqu'à Paris, le Palais des congrès devenant l'arrêt ultime, le lieu de la communion avec son idole. Mais c'est pour lui remettre son message d'amour en main propre que Jean-Claude décide d'user ses souliers...

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Emmenez-moi

Réalisation et scénario: Edmond Bensimon. Avec Gérard Darmon, Zinedine Soualem, Damien Jouillerot, Lucien Jean-Baptiste. Image: Dominique Le Rigoleur. Montage: Elisabeth Paquotte. France, 2005, 98 min.
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Qui dit pèlerinage dit bien sûr simplicité et dénuement. Edmond Bensimon utilise à son avantage ses modestes moyens avec le subterfuge, toujours efficace, du faux documentaire; Benoît, l'oeil vissé à sa caméra, devient le témoin de ce voyage. Tout le film est donc soumis à ce point de vue un peu restrictif, et il ne se déplace qu'en de rares occasions: lorsque Jean-Claude se transforme en crooner, quittant sa grisaille pour un glamour au kitsch aveuglant, et quand des «pèlerins» accaparent la caméra de l'adolescent. Car deux autres paumés se joindront à eux, Boris (Zinedine Soualem), un éboueur pas très futé, et Arsène (Lucien Jean-Baptiste), un chômeur rêvant de retrouver sa famille aux Antilles.

Emmenez-moi joue avec franchise (et insistance) la carte de la nostalgie et surtout celle d'une certaine chanson française au goût un peu suranné dont la pérennité semble assurée. À cet attendrissement pour une de ses plus illustres figures — à vous de voir s'ils atteindront leur but — s'ajoute ce que l'actrice Sandrine Kiberlain fredonne si bien: «Manquait plus qu'ça... » En effet, grâce à son statut d'acteur bien plus qu'à son filet de voix, Gérard Darmon pousse à son tour la chansonnette, une mode qui n'en finit plus de renaître dans le cinéma français, où on n'est pas très exigeant côté vocalises et harmonies.

Les interprétations clownesques de Mourir d'aimer, de La Mamma ou encore de Comme ils disent (celle-ci provoque d'ailleurs un des moments les plus hilarants du film, Jean-Claude refusant de croire que la chanson puisse causer d'homosexualité... ) livrées par Darmon ponctuent une intrigue oscillant entre le burlesque et le drame social, où certaines révélations arrivent parfois avec fracas, rompant ainsi la monotonie de cette longue marche vers Aznavour. Et le scénariste réussit à accélérer le pas en provoquant un triste accident (avec les forces de l'ordre... ) qui oblige les pèlerins à opter pour des transports plus rapides que la marche.

Même si les acteurs n'arrivent pas toujours à s'affranchir de leur carapace de caricature, surtout Zinedine Soualem dans le rôle ingrat du pauvre nigaud affublé d'une seule marotte, ce voyage en leur compagnie n'est jamais désagréable, même avec Gérard Darmon dont on se demande s'il joue ou s'il fait son éternel numéro de vieil escogriffe. Avec ces gens que l'on dit sans histoires et ces paysages de France qui n'ont rien de très pittoresques, Emmenez-moi se présente comme une belle escapade en chansons sur la misère morale d'aujourd'hui aux sonorités d'un passé récent dont certains s'ennuient encore. Peut-être parce qu'à l'époque ils avaient 20 ans, qu'ils gaspillaient le temps et pouvaient l'arrêter...

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