Le montreur de l'errance à la Cinémathèque

Qu'il occupe une case à part dans la cinématographie américaine relève de l'évidence. Que cette case à part se double d'une cohérence de vision d'auteur ajoute aux mérites de Gus Van Sant: réalisateur, acteur, producteur, scénariste, monteur, chantre inspiré et angoissé de la contre-culture.

Révélateur de talents, il eut le flair de donner la vedette à de grands interprètes dont l'étoile ne brillait pas encore de son plein éclat: de Matt Damon à Nicole Kidman, de Michael Pitt à Keanu Reeves, de River Phoenix à Matt Dillon, etc.

Gus Van Sant est issu du milieu de la peinture. La beauté de ses images et de ses cadrages témoigne d'un oeil d'artiste qui s'unit à des dons de voyance.

Les années fleurs des protestations contre la guerre au Vietnam l'ont inspiré. Tout comme ses séjours en Europe, qui furent nombreux, ainsi que sa fréquentation du milieu underground californien. Il y acquit son blues et sa vision du monde, sensible, lucide et parfois désespérée, avec plongée dans les psychés de la marge. Fidèle à lui-même, même si les étapes de son parcours furent marquées par des ruptures de style, Gus Van Sant demeure le révélateur d'une modernité qu'il a radiographiée sur des thèmes en récurrence. La jeunesse inadaptée, en vaine quête d'une autre dimension, toujours fuyante, se voit servie en variations multiples.

Son premier long métrage, Mala Noche (1985), tourné avec trois sous, abordant la clandestinité et l'homosexualité, redistribué l'an dernier en Europe, a connu une seconde carrière. En 1989, Drugstore Cowboy était tiré de l'univers de William Burroughs, sur le milieu junkie, traçant les contours d'un monde d'errance: leitmotiv dans son oeuvre.

De façon plus aiguë et plus magistrale, deux ans plus tard, il réalisa le désormais film-culte My Own Private Idaho, avec feu River Phoenix mais aussi Keanu Reeves et James Russo, mariant homosexualité, road-movie et narcolepsie dans un voyage à la fois intérieur et extérieur qui relevait de l'hypnose.

Une curiosité dans son parcours, mais aussi un coup de chapeau au maître admiré: Psycho reprenait en 1998, plan par plan, le classique d'Alfred Hitchcock; étrange expérience: hommage et superposition d'époques enroulées autour du chef-d'oeuvre de 1960.

En 1995, Gus Van Sant y allait d'une féroce satire rose bonbon d'une époque d'ambition et d'image à travers To Die For, dans lequel Nicole Kidman incarnait une femme sans scrupules aspirée par son rêve de petit écran. À revoir aussi: le complexe (mais plus classique) Good Will Hunting (1997), à la distribution sans faille. Matt Damon, Ben Affleck et Robin Williams s'affrontaient dans une étude psychologique en vrille sur un jeune génie en mathématiques dont le destin basculait.

Bien sûr, Van Sant demeure avant tout pour plusieurs le cinéaste d'Elephant, Palme d'or 2003 à Cannes, une fascinante pénétration du drame de Columbine, massacre dans une école par des ados, reconstitué ou réinventé, dans la banalité de l'horreur, en un jour ensoleillé.

Dans la même lignée, il nous avait offert Gerry, errance silencieuse dans le désert californien (2002). Puis l'extraordinaire Last Days en 2005, à partir du destin tragique du musicien Kurt Cobain, encore là épousé de l'intérieur, pas à pas, vers la mort qui rôde, à travers le délire mental de celui qui s'est perdu dans son propre labyrinthe (remarquable Michael Pitt).

Cette programmation compte également le film Elephant du Britannique Allan Clarke, qui influença l'oeuvre du même nom de Gus Van Sant et s'offre ici en contrepoint.