Cinéma - Le plaisir d'avoir plusieurs vies

À 35 ans, elle a déjà une quarantaine de rôles à son actif. Depuis une quinzaine d'années, les cinéastes français, hommes (Bertrand Tavernier, Cédric Kahn, Philippe Harel) et femmes (Anne Fontaine, Noémie Lvovsky, Zabou Breitman) à parts presque égales, la réinventent et cultivent dans leur lumière sa part d'ombre. Alain Resnais n'a pas résisté, lui qui dans Coeurs, à l'affiche depuis hier au Québec, a demandé à Isabelle Carré de pénétrer dans le cercle intime de sa petite famille d'acteurs formée des Sabine Azéma, Pierre Arditi et André Dussollier.

Son rôle? Gaëlle, une jeune Parisienne douce et timide qui rêve de l'amour et prend la quête de l'âme soeur très au sérieux. Au point de placer une petite annonce, avec tous les désagréments que ça suppose. Le coeur sur la main et des étoiles dans les yeux, Gaëlle est tout le contraire de son grand frère (Dussollier), qui se consume en silence pour une collègue de travail (Azéma). On doit au tandem Carré-Dussollier la scène la plus drôle de cette tragicomédie au noyau amer: celle où, rentrant d'un désastreux blind date, la jeune femme surprend son aîné en train de regarder un film, disons, compromettant.

«Je voulais que sa réaction soit très forte, raconte la comédienne rencontrée à Paris en janvier. Dans son regard, au cours de cette scène, toutes ses idées noires sur l'amour remontaient.» La scène, dit-elle, a été longuement mûrie, réfléchie avec Alain Resnais, qu'elle admirait avant de travailler avec lui, qu'elle admire encore plus maintenant qu'elle a goûté à son cinéma de l'intérieur. «Resnais vous met tout de suite à l'aise en vous livrant ses propres doutes. Parce qu'il en a. Il se dit lui-même intimidé par vous. À notre premier rendez-vous, j'étais dans un état d'émotion immense. C'était comme un rêve. J'avais dans la tête Mélo, L'Amour à mort, Hiroshima mon amour.» Peu à peu, les choses se sont placées, une familiarité, sinon une amitié, s'est installée et le regard de la muse sur le maître a gagné en perspective: «Auprès de lui, on a la conscience de participer à une démarche admirable, sur le plan artistique et sur le plan de la pensée. Resnais vous donne accès à une autre dimension.»

Choisir ses films, non ses rôles

La préparation de son rôle dans Coeurs a été radicalement différente de celle de ses rôles antérieurs: trois semaines de répétitions, une biographie imaginaire du personnage à intégrer aux gestes, à la voix, aux sentiments, puis une série d'entretiens en tête à tête avec le cinéaste, pour discuter du personnage. «Cette façon de travailler rappelle inévitablement le théâtre», dit celle qui, parallèlement à sa carrière au cinéma, continue de s'épanouir sur scène. «Dans le jeu toutefois, Resnais n'a pas envie que ça soit théâtral. Il avait envie que ça soit le plus simple, le plus naturel, le plus profond possible. Paradoxalement, en rentrant chez moi le soir, je n'avais pas du tout l'impression d'avoir joué, ou d'avoir suffisamment transpiré. Peut-être était-ce parce que le plus gros du travail avait été fait en répétition.» C'est là le choc qui guette les néophytes de la méthode Resnais, laquelle consiste à faire sentir aux acteurs ce que sentent les personnages, a priori sans le leur dire. «Ça m'a rassurée quand il m'a avoué que les personnages avaient tous en commun cette acuité, cette conscience qu'ils auraient pu mieux faire.»

Un sentiment que semble partager Isabelle Carré. Cette actrice exemplaire, qui a décidé de son avenir en voyant Romy Schneider au petit écran et qui aujourd'hui déborde d'admiration pour l'actrice canadienne Sarah Polley, a pourtant tenu des rôles majeurs, dans des films inoubliables. On n'a qu'à penser à la jeune femme atteinte de la maladie d'Alzheimer dans Se souvenir des belles choses (qui lui a valu le César de la meilleure actrice). Ou à l'agente d'assurances fascinée par un mystérieux vétérinaire dans Entre ses mains. Sans oublier la maîtresse d'un homme marié dans le film-pari La Femme défendue, où elle avait pour partenaire de jeu la caméra subjective de Philippe Harel. Les choix d'Isabelle Carré sont exigeants et irréprochables. Enfin, vus d'ici, où un film français sur cinq nous parvient. Car la principale intéressée ne dresse pas le même bilan, se reconnaît plusieurs faux pas, ainsi qu'un film alimentaire «pour pouvoir payer des vacances à ma maman».

Du reste, Isabelle Carré vous dira qu'elle ne choisit pas les rôles. Elle choisit les films. Ou plutôt les univers, les aventures. À ses yeux, la perspective de découvrir le dédale des orphelinats au Cambodge (dans Holy Lola, de Bertrand Tavernier) était plus forte que le personnage lui-même, pourtant fort beau, qu'elle a interprété avec justesse et retenue. «J'aime découvrir des univers auxquels je n'ai pas accès normalement. C'est comme avoir plusieurs vies», affirme celle qui se décrit comme une «solitaire sociabilisée».

Collaborateur du Devoir

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le courrier des écrans. Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.