Vivre sa dernière jeunesse

Les personnes choisies par Serge Giguère pour son film À force de rêves n’affichent pas nécessairement les mêmes valeurs, sont issues de milieux socioéconomiques différents, mais elles se distinguent par cette farouche volonté de ne pas attendr
Photo: Les personnes choisies par Serge Giguère pour son film À force de rêves n’affichent pas nécessairement les mêmes valeurs, sont issues de milieux socioéconomiques différents, mais elles se distinguent par cette farouche volonté de ne pas attendr

Portraitiste autant que documentariste, Serge Giguère affiche une constance admirable en révélant des gens simples dont la grandeur d'âme occupe tout l'écran. Ses personnages ne possèdent pas toujours l'art des beaux discours, mais son regard donne à leur musique (Oscar Thiffault, le roi du drum) ou à leur engagement social (9, Saint-Augustin, Le Reel du mégaphone) une nouvelle résonance, son humanisme se mariant à leur sincérité jamais fabriquée.

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À force de rêves

Réalisation, scénario et image: Serge Giguère. Avec Gérard Allaire, Reine Décarie, Jean Lacasse, Ray Monde et Marc-André Péloquin. Montage: Louise Dugal. Musique: René Lussier.
Québec, 2006, 83 min.
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À force de rêves marque une étape dans la démarche du réalisateur. Plutôt que d'observer une seule personne, Giguère en réunit cinq (par la magie du montage), toutes porteuses d'un même espoir: la vieillesse n'est pas un naufrage mais un cadeau pour ceux capables de le déballer... Et il semble que Noël dure toute l'année pour Gérard Allaire, Reine Décarie, Jean Lacasse, Ray Monde et Marc-André Péloquin, des jeunes de coeur âgés entre 72 et 94 ans, pleins d'enthousiasme à défaut d'être toujours pétants de santé.

Ils n'affichent pas nécessairement les mêmes valeurs, sont issus de milieux socioéconomiques différents, mais ils se distinguent par cette farouche volonté de ne pas attendre la mort les bras croisés. C'est d'ailleurs le leitmotiv de Marc-André Péloquin, dont les avions miniatures sillonnent le ciel ou retrouvent une nouvelle jeunesse dans son atelier. Les ciels de Ray Monde sont également traversés par divers objets et beaucoup de couleurs, mais pour cette artiste-peintre, ancienne élève du frère Jérôme, ses toiles constituent des commentaires sur l'état du monde et sur sa propre existence. L'art est également au centre de la vie de Reine Décarie, une religieuse pour qui la musique représentait sans doute sa véritable vocation, et qui a su partager ses talents avec des générations de chanteurs et de musiciens. Et ne parlez pas de retraite à des hommes comme Gérard Allaire et Jean Lacasse: le premier prend un soin méticuleux de son érablière tandis que l'autre s'émerveille des meubles anciens qu'il peut trouver (parce que de plus en plus rares) pour son magasin d'antiquités.

Au fil des jours et des saisons, ces héros du quotidien et de la longévité joyeuse nous expriment leur philosophie de vie, teintée autant de gros bon sens que de formules toutes faites, propos entrecoupés des sonorités parfois hésitantes de l'orchestre de Gaston Melançon. Or c'est en les voyant s'animer, le regard lumineux et la démarche fière (bien que certains soient limités par un fauteuil roulant, un coeur capricieux ou une main tremblotante), que les personnages de Giguère nous convainquent davantage de la solidité de leur dernière jeunesse. Évidemment, certains secrets de leur fontaine de Jouvence sont évoqués avec discrétion, et il ne faut pas minimiser la présence d'un conjoint aimé, dont l'imminence de la mort ou la maladie les rend encore plus précieux. C'est ainsi que le cinéaste saisit le désespoir de Ray Monde, à un point décisif de sa vie conjugale, ou la colère sourde de Jean Lacasse, dont l'épouse, que par pudeur on ne voit pas, est clouée au lit, et pour longtemps.

Personne, pas même les vedettes d'À force de rêves, ne prétend que vieillir ressemble à un jardin de roses. Tous les âges de la vie peuvent devenir des courses à obstacles, mais les personnages du film de Serge Giguère se révèlent de véritables marathoniens, possédant autant de coeur que de souffle.

Collaborateur du Devoir

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