Retour aux sources

Marseille, et le quartier de l'Estaque, petit village de valeureux gaulois d'allégeance communiste, semble tatoué sur la peau de Robert Guédiguian. Or, dès qu'il s'en éloigne pour Sarajevo (À la place du coeur) ou les coulisses du pouvoir à Paris (Le Promeneur du Champs-de-Mars), le spectateur met un certain temps à retrouver l'art et la manière du réalisateur de L'argent fait le bonheur et de Marius et Jeannette. Visiblement, il prend goût au vent du large et retrouve, pour la première fois, ses racines arméniennes (de par son père) dans Le Voyage en Arménie.

On ne peut s'empêcher de voir des similitudes — et des égarements — entre ce Voyage et celui qu'avait entrepris Atom Egoyan dans Ararat, autre retour aux sources, illustration didactique et tortueuse du génocide arménien par les Turcs au début du XXe siècle. Malgré le changement de décor, Guédiguian reste fidèle à son petit monde et à ses grands thèmes, célébrant la solidarité à travers une quête identitaire douloureuse, le tout sur les ruines d'une ancienne république soviétique.

Anna (Ariane Ascaride, la belle figure de proue de l'univers du cinéaste), une cardiologue à la prospérité évidente, cache mal son exaspération pour son vieux père au coeur chancelant qui préfère se sauver en Arménie plutôt que d'être opéré. Sans indices autres qu'une photo et quelques noms, elle débarque à Erevan, la capitale, avec la ferme intention de le ramener. Or, celle pour qui l'Arménie représentait si peu découvre un pays ravagé par la pauvreté. Au cours de ses recherches, qui prendront parfois les allures d'un thriller policier, elle fait la connaissance d'une faune étonnante: un vieux chauffeur prévenant, une jeune coiffeuse rêvant d'un avenir meilleur et surtout Yervanth (Gérard Meylan, aussi fidèle et constant qu'Ascaride chez Guédiguian), un ancien Marseillais à l'accent toujours triomphant et au passé louche qui fait «du business» avec tout ce que la capitale compte de crapules — il peut passer de guide touristique à vendeur d'avions en l'espace d'un chargement de revolver.

À travers les yeux, opaques puis émerveillés, d'Ariane Ascaride, Guédiguian traverse ce paysage montagneux et surtout dévasté avec l'euphorie du touriste. Il s'aventure dans les quartiers les plus pauvres d'Erevan — rarement très loin — tout en multipliant les images du mont Ararat, vision récurrente qui confine parfois au cliché. Le cinéaste reste constant dans ses descriptions chaleureuses des petites gens et des bonnes âmes (dont Jalil Lespert en médecin au grand coeur et sans frontières), mais se révèle moins convaincant lorsqu'il transforme son héroïne en fugitive traquée par des truands en complet trois pièces.

Sachant que l'Arménie ne brille pas de tous ses feux sur la planète cinéma, Guédiguian semble vouloir ratisser le pays d'un bout à l'autre, créant ainsi maints obstacles à la quête d'Anna, ce qui lui permet de se perdre à la campagne, de pénétrer dans une église ou encore de gravir le sommet d'une montagne. Ce syndrome de la carte postale finit par alourdir un récit qui avait démarré sur une note intimiste, le cinéaste se laissant ensuite séduire par les sirènes de la nostalgie, celles du pays retrouvé. Malgré ses moments de grâce, Le Voyage en Arménie démontre, par un long détour, que Guédiguian n'est vraiment chez lui qu'à l'ombre de Notre-Dame-de-la-Garde et non au pied du mont Ararat.

Collaborateur du Devoir

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Le Voyage en Arménie

Réalisation: Robert Guédiguian. Scénario: Ariane Ascaride, Marie Desplechin, Robert Guédiguian. Avec Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Chorik Grigorian, Roman Avinian. Image: Pierre Milon. Montage: Bernard Sasia. Musique: Arto Tuncboyaciyan. France-Arménie, 2005, 125 min.

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