Histoire à suivre

L'un enseigne le français en proposant une improvisation située dans un bordel parisien, tandis que l'autre ne jure que par les citations mémorisées et les périodes historiques découpées en saucisson. Cet affrontement, d'ordre pédagogique, n'est pas le seul qui tapisse The History Boys, l'adaptation de la pièce à succès d'Alan Bennett par celui qui en a orchestré la création à Londres, Nicolas Hytner (The Object of My Affection, The Madness of King George).

Inutile d'avoir vu Billy Elliot pour savoir que la ville anglaise de Sheffield n'est pas la plus prospère du comté de Yorkshire. C'est dans ce cadre modeste que se situe The History Boys; tout comme le film de Stephen Daldry, le récit se déroule au début des années 80 (mais sans vêtements couleur pastel et avec les sonorités de New Order, The Clash, etc.), à l'époque où plane l'ombre de Margaret Thatcher, celle récemment endeuillée par le départ de son ami Augusto Pinochet... Le film — ou plutôt la pièce filmée, tant Hytner ne cherche pas à en masquer les origines — évoque les efforts déployés par un groupe d'étudiants pour être admis en histoire dans les prestigieuses universités d'Oxford ou de Cambridge, «a hot ticket». On nous convie surtout à une stimulante réflexion sur les véritables nécessités de la culture... et l'érotisme de l'enseignement.

Hector (Richard Griffiths, très coquin et tout aussi émouvant) aurait sûrement aimé pratiquer la philosophie à l'époque de la Grèce antique. Ce professeur joufflu, dévoué et inspirant ne manque pas de tripoter ses protégés lorsqu'il les embarque sur sa moto. Ils n'y voient pas trop d'inconvénients, mais la chose s'ébruite, et fait scandale. Irwin (Stephen Campbell Moore), jeune professeur fringuant chargé de préparer ce groupe aux examens d'admission (la chose est une question d'honneur pour cette école qui se classerait bien bas dans le palmarès de L'Actualité...), voit les choses avec moins de légèreté. Dans ce groupe, les contrastes s'entrechoquent, alors que Posner (Samuel Barnett), juif et homosexuel, en pince pour son confrère Dakin (Dominic Cooper), le plus arrogant de tous. Loin de vouloir tout gober de leurs professeurs, ces élèves, défendus par de jeunes acteurs aguerris qui passent sans mal de la scène à l'écran, s'interrogent sur les limites de l'Histoire, et la manière dont cette matière est transmise. Ne pourrait-elle pas aussi être un jeu?

Les jeunes loups de The History Boys ne veulent pas seulement devenir des «oxbridges»: ils font preuve d'un sens critique étonnant et en auraient sûrement long à dire sur nos chicanes à propos des compétences transversales! De plus, planté dans un milieu puritain, le scandale sexuel autour de la figure (si sympathique) d'Hector emprunte des chemins étonnants, et larmoyants, alors qu'on célèbre ici surtout la tolérance en appréhendant la globalité des êtres, plutôt que de les définir strictement par leurs préférences sexuelles.

En toile de fond, ou si vous préférez sur le tableau noir, Alan Bennett et Nicolas Hytner s'interrogent sur la nature même de l'enseignement. Le débat est parfois purement «british», surtout en ce qui concerne les questions de classes sociales, mais transcende vite ces particularités culturelles. The History Boys célèbre la beauté du savoir inutile (aux yeux des tenants de l'école soumise aux diktats de l'industrie) qui libère l'Homme des chaînes du conformisme. Une longue histoire à suivre, comme chacun sait.

Collaborateur du Devoir

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The History Boys

Réalisation: Nicholas Hytner. Scénario: Alan Bennett, d'après sa pièce. Avec Richard Griffiths, Frances de la Tour, Stephen Campbell Moore, Samuel Barnett. Image: Andrew Dunn. Montage: John Wilson. Musique: George Fenton. Royaume-Uni, 2006, 104 min.