Photos à l'écran

Il est à la fois exact et trompeur de dire du photographe canadien Edward Burtynsky qu'il capte depuis trois décennies des paysages. En effet, sa démarche s'apparente à celle d'un explorateur, ayant d'abord ratissé le pays pour ensuite parcourir le monde à la recherche de lieux où la nature et l'homme se livrent un inégal combat. Ses oeuvres témoignent de cette lutte, celle d'une main polluante et violente qui modifie, ou plutôt détruit, de vastes contrées. De plus, les marécages, les mines à ciel ouvert ou les dépotoirs constituent les terrains d'expérimentation d'Edward Burtynsky.

Ce travail, maintenant reconnu à l'échelle internationale, fascine la cinéaste d'origine montréalaise Jennifer Baichwal. Dans Manufactured Landscapes, un titre ironique, elle accompagne le photographe lors d'un voyage en Chine, pays de la démesure industrielle et néolibérale, là où le regard de Burtynsky prend tout son sens. Car, à l'image de ce monstre asiatique qui terrorise les économies occidentales et où tout est démesure, on peut dire la même chose des photographies de Burtynsky.

En effet, ses oeuvres d'une dimension vertigineuse semblent nous submerger, images troublantes de lieux marqués par la désertification, la toxicité de produits jetés près des villes ou encore des décharges où s'empilent des amas de ferraille de toutes les couleurs. Et que dégagent ces témoignages visuels? Une impression troublante de beauté et d'étrangeté, curieux croisement entre un surréalisme cauchemardesque et une vérité documentaire. Ce malaise est la base même de la démarche de Burtynsky. Dans Manufactured Landscapes, Jennifer Baichwal la prolonge, témoignant du pouvoir de la photographie en se servant de celui du cinéma.

Regards amalgamés

Or, son film n'a rien d'une biographie d'artiste (comme son premier documentaire sur l'écrivain et compositeur Paul Bowles), ou montrant simplement l'homme au travail. Réflexion méditative qui porte la marque du directeur photo et cinéaste Peter Mettler (Tectonic Plates, Gods, Gambling & LSD), Manufactured Landscapes reproduit le caractère «monumental» des clichés de Burtynsky et distille un sentiment d'immensité... et d'impuissance. Car ce qu'on y voit, ce sont des ravages écologiques, une industrialisation à une échelle proprement inhumaine, et le filtre étonnant d'un artiste qui en propose sa propre lecture.

On pourrait croire qu'Edward Burtynsky s'est donné pour mission de jouer à l'objecteur de conscience, au dénonciateur pessimiste de la mondialisation. Il n'en rien, et c'est un autre aspect qui fascine la cinéaste, rencontrée la semaine lors de son passage à Montréal. Le photographe pourrait même se définir en un mot: ambiguïté. «Pour le spectateur, explique Jennifer Baichwal, ce n'est pas une situation confortable. Comme artiste, Edward pourrait dire: voici ce que nous faisons subir à la planète. Êtes-vous d'accord ou pas? La discussion s'arrêterait là. Avec Edward, nous sommes loin du discours environnementaliste radical. Ses oeuvres sont sur les murs des multinationales qui ont altéré ces paysages... et il ne s'en cache pas, même si ça lui vaut des critiques sévères. Edward est conscient de toutes ces contradictions, mais cela démontre aussi qu'il n'y a pas de réponses faciles à ces problèmes.»

Même la présence du photographe en Chine n'est pas, au sens strict, une manière d'accuser le gouvernement chinois de tous les maux. Sur le chantier pharaonique du barrage des Trois Gorges ou près des pauvres habitants forcés de démolir leur ville bientôt inondée — 1,1 million de personnes déplacées —, il se fait le témoin discret d'une course folle. «C'est vrai qu'en Chine, raconte la cinéaste, le credo est simple: "Get dirty, make money and clean up later." Mais si les industries polluantes s'installent toutes là-bas, c'est à cause d'une absence de réglementation. Et d'où vient tout ce qu'on achète? Le consommateur a une grande responsabilité. Nous prenons tous part à cette nouvelle révolution industrielle et la Chine n'est qu'un archétype de ce qui se passe partout ailleurs.» Et en plus d'acheter... on retourne la marchandise: plus de 50 % des ordinateurs du monde entier sont recyclés en Chine, et il faut voir de quelle façon...

Jennifer Baichwal — elle-même une charmante incarnation du village global avec un père indien, une mère britannique, une enfance à Montréal et Vancouver et plus tard un long séjour au Maroc— est fière d'avoir amalgamé son regard à celui d'Edward Burtynsky. Et tant pis pour ceux qui sont friands de détails biographiques. «Ses oeuvres sont à la fois attirantes et repoussantes, nous forçant aussi à passer du vaste ensemble au minuscule détail. Mon seul but était d'illustrer de manière cinématographique une approche qui est tout sauf didactique.» Et elle croit l'avoir trouvée, entre autres avec cette magnifique image d'ouverture, un plan-séquence de neuf minutes montrant une usine sur toute sa longueur, soit près d'un kilomètre, ou encore cette observation minutieuse d'une ouvrière participant à la conception de fers à repasser, dans un lieu où il en sort 20 millions par année...

Jennifer Baichwal me précise qu'elle ne peut plus rien acheter sans regarder les étiquettes. Manufactured Landscapes ne nous dit pas qu'il faut faire de même. Mais ses images, et celles d'Edward Burtynsky, nous incitent subtilement à le faire.

Collaborateur du Devoir

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Manufactured Landscapes (Paysages fabriqués)

Réalisation et scénario: Jennifer Baichwal. Avec la participation du photographe Edward Burtynsky. Image: Peter Mettler. Montage: Roland Schlimme. Musique: Dan Driscoll. Canada, 2006, 86 min.

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