Guédiguian, entre «road movie» et périple initiatique

Arménien, ouais, mais qu'importe?

Guédiguian n'appartient pas à la génération de Charles Aznavour et Henri Verneuil, qui ont longtemps tu leurs origines arméniennes, vécues avec une certaine honte. Il s'en foutait d'autant plus que le nationalisme était surtout l'affaire de la droite. Alors...

«On n'échappe pas à son "arménité"», assure-t-il pourtant aujourd'hui. Dès la projection de son premier film — Dernier été — à Cannes en 1980, son grand-oncle survivant du génocide, tout ému, le félicita d'avoir conservé son nom dans le monde du cinéma. Pensez donc! Un Arménien qui connaissait le succès! Par la suite, partout où le cinéaste présentait ses films, des membres de la communauté arménienne se présentaient à lui, brandissant leurs racines et les siennes avec. Une rétrospective de ses oeuvres à Erevan en Arménie en 2000 lui avait révélé à quel point cette question d'identité soulevait l'émotivité de sa communauté. «Ce sont les Arméniens qui m'ont convaincu de mon arménité», constate-t-il.

Rencontre de deux histoires

Le génocide de 1915 perpétré par les Turcs qui ont massacré et chassé les Arméniens de leur territoire, il en a connu l'histoire très jeune à cause de ses grands-parents, mais son père en parlait peu. «On a failli disparaître de la surface du globe. C'est normal que des liens se tissent aujourd'hui entre les générations survivantes, normal aussi que j'aie eu envie de m'impliquer dans la cause.» Avait-il vraiment le choix?

Tout comme Egoyan avec Ararat, Guédiguian a consacré un long métrage à son peuple de diaspora assis sur la tragédie de son génocide, Le Voyage en Arménie. «Je suis content de mettre ce film au service d'une cause juste. Comme je suis content d'être un porte-parole du peuple arménien.»

Le Voyage en Arménie est la rencontre entre deux histoires. Ariane Ascaride (son épouse et actrice principale) avait des rapports difficiles avec son père et rêvait d'un scénario père-fille. «Pourquoi ne pas situer l'action en Arménie?, lui a-t-elle suggéré. On ferait d'une pierre deux coups.»

Egoyan estimait plus important de parler de l'arménité aujourd'hui que du génocide d'hier. «Dans la dissolution des identités contemporaines, où se situe l'arménité?»

Chose certaine, la question du génocide arménien (nié par les Turcs) n'en finit plus de revenir sur le tapis. En témoigne cette loi votée dernièrement en France pour interdire la négation du génocide. «Je m'étonne qu'elle ait suscité tant de réactions de vierges effarouchées, dit-il. Après tout, une loi existe pour interdire la négation de l'Holocauste des juifs. La loi régit parfois la morale. Et faudrait-il pouvoir nier un fait avéré?» Le Voyage en Arménie constitue en partie un road movie, en partie un périple initiatique à travers des racines oubliées, pour la reconquête de soi. Ariane Ascaride, quoique d'origine italienne, avec sa gueule un peu rastaquouère, incarne une Arménienne lancée sur les traces de son père qui découvre le pays de ses ancêtres et sa propre identité, voire un mari d'emprunt (campé par Gérard Meylan.)

Lui et son équipe sont allés trois ou quatre fois en repérage. L'Arménie, a constaté Guédiguian, comme bien des pays de l'ancien Empire soviétique, carbure aux magouilles et compagnie. «C'est une société de transition que l'État a fait vivre et dont le robinet s'est fermé. Le film fait un peu western par bouts, à cause de ce climat d'entre-deux-mondes où la violence fleurit. Il y a tout ça, un univers un peu mafieux, mais aussi les rêves d'une jeune fille qui veut s'évader mais qui choisit en bout de ligne de s'impliquer dans son pays.» Guédiguian parle aussi du personnage du chauffeur comme d'un passeur, de l'ange gardien de l'héroïne. Celui-ci est interprété par un acteur arménien, Roman Avinian, qui avait tourné dans Vodka Lemon d'Hineer Saalem, un comédien de théâtre. Pour trouver l'interprète de la jeune fille incarnée par Chorik Grigorian, ils ont passé des annonces à la radio et à la télévision.

Guédiguian affirme s'adresser aux Arméniens du pays et à ceux de la diaspora. En Arménie, le public a pu voir le film l'été dernier. «Ils se le sont complètement approprié.»

Aux jeunes Arméniens qui rêvent de cinéma sans avoir trop les moyens de leurs ambitions, il a envie de dire: «Prenez des caméras numériques et allez tourner dans la rue.» Il ne pense pas devoir faire un second film arménien. À la relève de reprendre le flambeau.

«Mon film, je vais le montrer à ma vieille tante qui a connu le génocide. Quant à mon grand-oncle, il est mort. À l'époque de la longue marche, il avait été recueilli par des tribus bédouines dans le désert. Toutes sortes d'histoires extraordinaires parsèment cette tragédie-là.»

Éternel gauchiste, Guédiguian veut croire en l'humanité, même si l'inhumanité est une de ses constituantes. «Faisons en sorte que l'inhumanité soit la plus discrète possible», estime celui qui se qualifie de moraliste. «Il n'y a pas de liberté sans responsabilité.» Le cinéaste entend tourner son prochain film à Marseille avec sa famille d'acteurs: Ariane Ascaride, Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, etc. Il mettra en scène un policier et un ancien cambrioleur dans un film qui s'affirmera contre l'idée même de vengeance.