Babillage superficiel

Thomas Lalonde et Charlotte Aubin dans une scène de Roméo et Juliette, d’Yves Desgagnés.
Photo: Thomas Lalonde et Charlotte Aubin dans une scène de Roméo et Juliette, d’Yves Desgagnés.

Déjà que transposer Roméo et Juliette dans le Québec contemporain n'était pas l'idée du siècle, il fallait qu'en plus le film soit d'une laideur insigne et d'une sottise affolante. Que reste-t-il des amours contrariées des amants de Verone du grand Will dans cet «after-school special» futile et flatulent? Réponse: absolument rien. Qu'est-ce que ce second long métrage d'Yves Desgagnés (après le «musique-plussien» Idole instantanée), écrit par le réputé dramaturge Normand Chaurette (Le Passage de l'Indiana), signale ou révèle du monde tourmenté et polarisé dans lequel nous vivons? Rien de plus, hélas, qu'un bulletin de nouvelles bien foutu.

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Roméo et Juliette
D'Yves Desgagnés. Avec Thomas Lalonde,Charlotte Aubin, Jeanne Moreau, Pierre Curzi, Gilles Renaud, Danny Gagné. Image: Pierre Mignot. Montage: Michel Arcand. Musique: Catherine Gadouas, Dazmo.
Québec, 2006, 102 min.
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Le public désireux de ressentir l'émotion et l'indignation qu'inspirent normalement les amours tragiques et universelles des deux adolescents issus de familles rivales auront mieux fait de se tourner vers le West Side Story de Robert Wise, ou encore de se repasser l'adaptation, plus récente, qu'a tirée Baz Luhrmann de la pièce de Shakespeare.

Ce très étroit et faible Roméo et Juliette «made in Québec» oppose quant à lui deux mondes: celui des motards criminels et celui de la justice, représentés respectivement par un parrain sous les verrous (Gilles Renaud) et le juge (Pierre Curzi) qui préside à son procès. Le premier est le père de Roméo (Thomas Lalonde), le second, le papa de Juliette (Charlotte Aubin). La suite est connue, et le tandem Desgagnés-Chaurette n'en exploite que la surface. Une négligence qui sent le compromis et la maladresse, et qui donne une importance démesurée à la galerie (la grand-mère, le frère, le meilleur ami) et à la tapisserie (loft industriel, condos avec vue, mini-Cooper, Smart, moulin de pierre, alouette).

Pour que Roméo et Juliette, le film, ait quelque chance de survie, il eût fallu que Desgagnés confère un minimum d'unité et de cohérence à son univers. Or son théâtre, écartelé entre le «trash» et le «bucolique», semble fabriqué, inerte et désert.

Il eût également fallu que le scénario incorpore mieux les personnages périphériques et exprime plus clairement leur fonction dans le drame qui se prépare. Outre le personnage de grand-mère défendu par Jeanne Moreau, et dont la fonction de narratrice est révélée d'entrée de jeu, le bal de Roméo et Juliette en est un de caricatures, où se croisent des acteurs épouvantablement mauvais et d'autres, gaspillés (Curzi, Renaud, Guérin). Cela dit, lorsque l'excellent Gilles Renaud reçoit en plein coeur la confidence de son fils lui avouant son amour pour lui, un miracle se produit. L'espace de cet instant, on pressent tout le potentiel du film, hélas inabouti, tout comme, du reste, les idées poétiques que le scénario suggère ici et là: le rapport étroit qu'entretient Laurence, la grand-mère, avec le fleuve Saint-Laurent; l'image virginale et prophétique du casse-tête que Juliette construit avec son père, etc.

Condition sine qua non à la réussite d'une adaptation de Roméo et Juliette, peu importe l'époque et le décor: la chimie entre les deux jeunes et tragiques héros. Or, de toute évidence, le cinéaste a confondu leur inexpérience de l'amour et leur inexpérience du jeu, et leur prête un charisme dont ils sont dépourvus. Pour aggraver les choses, les dialogues entre les deux sont réduits à leur minimum, Desgagnés et Chaurette ayant fait avec eux le pari du non-dit intense. Mal leur en prit.

Enfin, au-delà de toutes les incohérences, de tous les défauts, c'est la compétence d'Yves Desgagnés à titre de réalisateur de cinéma qu'il importe de remettre en question. Que ce soit par son incapacité à créer une tension dramatique pendant une compétition de natation ou par son inaptitude à structurer l'espace au cours d'une rave où les deux héros se reconnaissent à travers la foule, le metteur en scène montre bien que les règles les plus élémentaires de la grammaire cinématographique lui échappent. Si le cinéma est un langage qu'on apprend, de toute évidence, Yves Desgagnés est encore au stade du babillage.

Collaborateur du Devoir

* V.o.: Quartier latin, Beaubien, StarCité, Place LaSalle, Paradis, Langelier, Lacordaire, Marché Central.

* V.o. s.-t.a.: Forum.