Mort du plus grand satiriste du cinéma américain

Robert Altman, le plus grand satiriste du cinéma américain et l'un des cinéastes les plus admirés de la planète, est mort lundi soir. Le réalisateur de M.A.S.H., de Three Women, de Short Cuts et de Gosford Park travaillait à la production de son 39e long métrage lorsque son coeur, qui lui avait été greffé il y a onze ans, a cessé de battre. Il avait 81 ans.

En mars dernier, il s'était vu décerner un Oscar honorifique pour l'ensemble de sa carrière, quelques semaines après la première mondiale au Festival de Berlin de son ultime opus, A Prairie Home Companion. La récompense l'avait réchauffé, et avait comblé ses admirateurs, qui avaient vu l'Oscar du meilleur réalisateur lui échapper par cinq fois. Qu'à cela ne tienne. «Aucun cinéaste n'a eu la chance que j'ai eue. [...] Je n'ai jamais été obligé de réaliser un film que je n'avais pas choisi ou développé moi-même», a-t-il lâché, sourire en coin, à un parterre de confrères hollywoodiens qu'il a traités dans le passé de moutons de Panurge et qui, le temps d'un discours, ont poliment tendu l'autre joue.

Ennemi de l'establishment, l'iconoclaste Altman était aussi, et surtout, l'ami des acteurs. Il les adorait, nourrissait ses films de leurs improvisations, emmêlait leurs voix à la manière d'une chorale. Plusieurs sont revenus au fil des ans (Shelley Duvall, Lily Tomlin, Tim Robbins); d'autres n'ont fait que passer.

«Les acteurs sont des gens qui sont vulnérables, et qui ont besoin de protection. Altman leur donnait cette protection», me confiait hier le directeur photo québécois Jean Lépine, qui l'a côtoyé pendant 15 ans et a signé les images d'une dizaine de ses films (dont celles de The Player). Lépine se rappelle un homme très spécial, qui sur le plateau favorisait la participation des créateurs, à tous les niveaux: «Il nous demandait toujours d'aller plus loin, sans jamais nous dire quoi faire. Il nous disait plutôt: Montre-moi ce que tu suggères de faire.»

Si Altman aimait les retrouvailles avec les familles professionnelles, en revanche cet ex-bombardier de la Deuxième Guerre mondiale, né en 1925 à Kansas City, détestait la répétition. Si bien qu'il a, au cours de sa longue carrière amorcée en 1951, tâté de tous les genres. Et perverti, à sa douce manière, les conventions de chacun d'eux. Du film de guerre (M.A.S.H.) au western (McCabe and Mrs. Miller), en passant par la peinture de milieu (The Player, Prêt-à-porter), le film noir (The Long Goodbye) et la comédie policière (Gosford Park, son plus récent triomphe), il a imprimé ses films de son ironie souvent mordante, parfois discrète, créant en dehors des lois du commerce une oeuvre paradoxalement harmonieuse et homogène.

En 1980, après l'échec retentissant de son Popeye, il retourne au théâtre pour quelque temps. Il revient deux ans plus tard, cette fois pour transposer en rafale une série de pièces à succès, dont Come Back to the Five and Dime, Jimmy Dean, Jimmy Dean (qui a propulsé la carrière de Cher), ou encore Fools for Love, sublime duel amoureux de Sam Shepard, sur lesquels Jean Lépine a travaillé, à titre d'assistant d'un autre Québécois, Pierre Mignot.

«Personne ne fait des films à la Altman, confiait ce dernier au Devoir hier après-midi. On parle souvent de la manière Altman, mais personne n'a vraiment réussi à la reproduire. Il avait une façon unique, très personnelle, de faire du cinéma, et de nous introduire à des mondes différents: la musique country, l'armée, la mode, etc.» Des mondes, cela dit, qui lui étaient étrangers, et sur lesquels il aimait poser un regard oblique.

En entrevue au Devoir en 2004, à l'occasion de la sortie de The Company, portrait du Jeoffrey Ballet, le cinéaste m'avait confié: «Bientôt, j'en saurai suffisamment sur le monde de la danse pour que l'idée de faire un film sur le sujet me paraisse complètement vaine.»

Malgré les nombreux chemins de traverse qu'Altman a empruntés, les genres différents qu'il a abordés, les inégalités esthétiques de ses films (certains sont très sophistiqués, d'autres, à l'emporte-pièce), son oeuvre reste l'une des plus originales et des plus cohérentes du cinéma américain contemporain. Si son trépas peut également rappeler au monde qu'il a réalisé le plus grand film américain des années 90 (Short Cuts, d'après Raymond Carver), la perte semblera déjà moins douloureuse.

Collaborateur du Devoir