Traversée du miroir

Fur, de Steven Shainberg, ne prétend pas brosser un portrait biographique de la grande photographe new-yorkaise Diane Arbus, même s'il tire en partie son inspiration du livre de Patricia Bosworth Diane Arbus: A Biography.

Cette artiste, en choisissant pour modèles de prédilection des marginaux — travestis, hors-normes, handicapés, nains, géants, etc. —, a redéfini au cours des années 60 les notions de la beauté et de la laideur, contribuant à faire de la photographie un art à part entière. Sa vogue actuelle est au zénith, d'où sans doute ce film inspiré de sa vie.

Diane Arbus fut d'abord une mère de famille dévouée, assistante de son photographe de mari, avant de trouver sa voie en 1958 en envoyant paître son univers convenable. Avec ce film onirique, érotique aussi, Steven Shainberg (le cinéaste de Secretary) a créé un portrait imaginaire de la grande photographe alors en période de mutation.

Il lui a donné pour interprète la blonde Nicole Kidman, ce qui ne gâche rien et aide à instaurer un climat de conte de fées. La Belle et la Bête de Cocteau, adapté du conte traditionnel, est une source d'inspiration évidente de Fur. L'héroïne quittera son monde new-yorkais bourgeois après avoir eu un coup de coeur pour un voisin couvert d'un pelage de fauve, ressemblant comme un frère à la bête campée jadis par Jean Marais.

Jouant beaucoup sur l'esthétique kitsch des années 50, apogée d'un conformisme 100 % nickel, mais en appelant aussi l'ange du bizarre à la rescousse, le cinéaste a créé une atmosphère envoûtante, qui en déconcertera certains mais ouvre avec bonheur sur un monde fantasmatique, collé à l'art de Diane Arbus davantage qu'à la réalité de sa vie.

Il nous invite à une traversée du miroir, à un voyage initiatique qui permit à cette femme d'entrer dans un monde parallèle. Ici, cette histoire d'amour fictive unit un homme qui fut un monstre de foire et cette belle dame habitant un étage au-dessous, qui se hisse au niveau du merveilleux. Elle apprendra à se connaître elle-même et en sortira transformée.

Le climat d'érotisme hante le film et Nicole Kidman campe cette espèce d'Alice au pays des merveilles avec une ingénuité aérienne. Elle semble flotter plus qu'elle n'investit les tréfonds de son personnage. Ce qui contribue au climat surréaliste du film tout en lui retirant la dimension tragique d'une maladie mentale oblitérée. Le spectateur ne saura jamais si l'étrange voisin velu existe vraiment ou s'il vit uniquement dans le cerveau fertile d'une artiste un peu désaxée.

Robert Downey Jr., sous tous ses poils, se réduit surtout à un regard humide et à une bouche pulpeuse offerte. À Ty Burrell incombe le rôle ingrat (trop minimaliste) du mari ordinaire, qui garde les pieds sur terre quand tout s'envole autour de lui. Sur une ligne dramatique quand même trop diffuse pour frapper fort, Fur, avec sa proposition insolite, sa beauté venue d'ailleurs, son climat sensuel et fantastique, constitue un hommage bien plus émouvant à la mémoire de Diane Arbus que bien des films biographiques conventionnels et étriqués que l'industrie formate à la pelle.

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Fur

Réalisation: Steven Shainberg. Scénario: Erin Cressida Wilson et Patricia Bosworth. Avec Nicole Kidman, Robert Downey Jr., Ty Burrell, Harris Yulin, Jane Alexander. Image: Bill Pope. Montage: Keiko Deguchi, Kris Boden. Musique: Carter Burwell et Beth Amy Rosenblatt.