Ouvrir les fenêtres...

Nadia Zouaoui fait un geste à la fois simple et éloquent au début de son Voyage, un documentaire en forme de journal intime au pays de sa jeunesse, la Kabylie, une région montagneuse de l'Algérie. La voilà qui ouvre les fenêtres de la maison familiale, laissant pénétrer une lumière salutaire, donnant au lieu un aspect moins austère. Mais il en faut bien plus pour sentir sur soi la lumière de la liberté dans ce village aux mentalités figées, là où l'eau possède «un goût de venin» tandis que l'amour représente «un mot tabou» et le mariage, «un viol institutionnalisé».

La cinéaste et journaliste, qui signe ici son premier documentaire, n'a pas fui ce lieu d'étouffement. Comme tant d'autres femmes, elle fut forcée de se marier avec un homme, qu'elle n'avait vu qu'en photo et qui vivait à Montréal. Cette union allait d'abord causer son malheur, pour ensuite la libérer de ses chaînes: goûtant à la liberté du Québec, entreprenant, au prix de mille efforts, des études universitaires, Nadia Zouaoui s'est affranchie... entre autres de ce mari plus vieux qu'elle.

Aujourd'hui, elle reconnaît sa chance, savoure cette indépendance chèrement acquise, mais à l'image de sa mère, elle aussi installée à Montréal, elle craint de franchir le seuil de la maison familiale: trop de souvenirs douloureux. C'est en compagnie de la réalisatrice Carmen Garcia, et de ses parents, que Nadia Zouaoui a décidé de revenir dans son village natal pour interroger cet enfermement psychologique (et physique!) des femmes, «sacrifiées sur l'autel des traditions». Et la liste des humiliations semble interminable: impossible pour elles de sortir seules, mariées aussi jeunes qu'à 12 ans, chassées des bancs d'école pour être confinées à la cuisine, etc. Comment peuvent-elles expliquer l'origine de tout cela? Comme le dit si bien l'une des femmes, qui accepte de se confier aux deux cinéastes et qui fatalement est analphabète: «Les hommes disent que c'est écrit dans le Coran. Nous, on ne sait pas... »

La témérité de Nadia Zouaoui apparaît admirable, mais tout au long de ce récit de voyage elle nous confie ses doutes et ses peurs, voyant parfaitement jusqu'où elle ne peut aller dans la dénonciation. Va pour une promenade avec deux cousines au marché — l'hostilité des hommes est palpable —, mais s'asseoir à la terrasse d'un café, ou échanger avec d'autres femmes, librement, loin de leurs fourneaux ou de leur métier à tisser, c'est chose impensable, voire suicidaire.

Tout n'est pourtant pas sombre dans Le Voyage de Nadia, puisque même les hommes rencontrés au hasard admettent, du bout des lèvres et avec une pointe de regrets, que les choses changent. Un peu. Tandis qu'une vétérinaire fait figure de pionnière, d'autres poursuivent leurs études avec une farouche détermination, mais les deux cinéastes débusquent surtout celles qui n'ont pas cette chance, recluses, étouffant leurs cris de révolte. Nadia Zouaoui a décidé d'ouvrir les fenêtres pour les faire entendre...

En complément de programme, la cinéaste française Françoise Miailhe nous propose Conte de quartier, une poupée servant de fil d'Ariane pour explorer, grâce à la générosité ou à la cupidité de multiples personnages, un coin d'une ville qui n'est pas sans ressembler à Paris. Elle utilise avec dextérité la technique de peinture sur verre pour recréer un monde agité et bruyant, où les méchants finiront par être punis. Un autre voyage, pessimiste mais pas totalement dépourvu d'espoir.

Collaborateur du Devoir

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Le voyage de Nadia

Réalisation: Carmen Garcia et Nadia Zouaoui. Scénario: Nadia Zouaoui. Image: Claudine Sauvé. Montage: Jean-Marie Drot. Musique: Jimmy Tanaka. Canada, 2006, 72 min. Précédé du film d'animation Conte de quartier, de Florence Miailhe.

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