Jeux dangereux pour enfants gâtés

Todd Field avait surpris et séduit avec In the Bedroom, un premier long métrage sur un couple cherchant à surmonter sa peine à la suite de la mort tragique de son fils et sa rage de voir son assassin se promener librement avant son procès. Le tableau était tout à la fois chargé, actuel, corrosif, et pourtant plein d'humanité. Preuve de sa constance, on peut accoler les mêmes qualificatifs à Little Children, description peu flatteuse d'un univers en apparence sans histoires. Et pourtant...

La surface lisse de cette ville de banlieue du Massachusetts est d'abord égratignée par la voix d'un narrateur (Will Lyman) qui n'appartient pas à ce monde, l'observant tel un entomologiste des âmes. Sarah (Kate Winslet, d'une intensité sans faille) cherche aussi à s'approprier ce rôle, une madame Bovary d'aujourd'hui ne voulant pas se laisser happer par la médiocrité ambiante. Elle aura d'ailleurs l'occasion de briser quelques carcans en s'éprenant de Brad (Patrick Wilson, bel objet de tous les désirs), un père à temps complet que les femmes du voisinage rêveraient d'avoir pour amant. Marié à une documentariste (Jennifer Connelly), préparant avec nonchalance son examen pour devenir avocat — il en est à sa troisième tentative... —, Brad partage d'abord son ennui avec Sarah, entre autres à la piscine municipale, pour ensuite, pendant la sieste des enfants, jouer à des jeux plus torrides.

À cette relation adultère s'entremêlent d'autres destinées, alors qu'un exhibitionniste (bouleversant Jackie Earle Haley) tente de retrouver le chemin de la normalité. Mais ce paria, dont la seule présence suffit à provoquer une panique générale, représente le souffre-douleur numéro un de Larry (Noah Emmerich), un policier à la retraite, incarnation de cette doctrine voulant que la meilleure justice soit celle faite au bout du fusil. Et comme pour se prouver qu'il n'est pas qu'un homme en tablier, Brad s'associe sans trop de convictions à la croisade de Larry.

Un conte moral

Conte moral sur des adultes désenchantés, Little Children constitue une autre formidable radiographie de ce temps malsain qui est le nôtre, chargé de suspicion, marqué par une sexualité à la fois triomphante et honteuse. Le scénario regorge d'allusions sur les pratiques sexuelles des personnages, de la porno sur Internet à la masturbation comme exutoire. L'ambition de Todd Field déborde largement de sa description des amours adultères d'un homme et d'une femme dont les conjoints sont volontairement laissés à l'arrière-plan, même l'épouse ambitieuse incarnée par Jennifer Connelly. Mais cette liaison dangereuse, au caractère sulfureux et à l'issue fatalement pessimiste, s'imbrique dans un portrait plus large d'un milieu pris d'assaut par les démons intérieurs de ses habitants. Leurs préjugés, et surtout leurs mensonges, ternissent un peu chaque jour le vernis de cette banlieue proprette.

Le constat que dresse Todd Field n'est pas manichéen, montrant aussi bien la lâcheté des amants pratiquant l'amour l'après-midi que la torture mentale que s'infligent ceux souffrant de déviances sexuelles ou sociales, le spectateur étant constamment partagé entre sympathie et répulsion. C'est ce malaise, persistant, qui donne à Little Children toute sa puissance évocatrice. Comme le cinéaste refuse de pointer un quelconque coupable à ce désordre moral, sa démarche n'en est que plus courageuse. Et distille une inquiétude qui nous poursuit bien après que ces enfants gâtés aient sagement regagné leurs quartiers.

Collaborateur du Devoir

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Little Children (v.f.: Les Enfants de choeur)

Réalisation: Todd Field. Scénario: Todd Field et Tom Perrotta, d'après son roman. Avec Kate Winslet, Patrick Wilson, Jennifer Connelly, Jackie Earle Haley. Image: Antonio Calvache. Montage: Thomas Newman. Musique: Leo Trombetta. États-Unis, 2006, 137 min.

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