Comédie noire souvent prévisible

Dans une province où tout le monde rêve de succès mais où on ne se gêne pas pour taper sur la tête de ceux qui en ont (implicitement, au nom de ceux qui n'en ont pas), il y a quelque chose de superbement culotté dans le choix du titre. Déjà que celui du premier long métrage de Jean-François Pouliot, La Grande Séduction, exerçait un charme, voilà que Guide de la petite vengeance, son deuxième opus, trois ans plus tard, avec le même scénariste aux commandes de l'imaginaire (Ken Scott), prend valeur de sortilège.

Aux auteurs du troisième succès commercial en importance de l'histoire du cinéma québécois, accordons ceci: ils ne sont pas allés là où on les attendait. Ils ont, de fait, pris la direction opposée en accouchant d'une comédie noire, urbaine, campée dans un petit monde sophistiqué (celui de la joaillerie), modulée par une intrigue à tiroirs aux retournements nombreux.

Hélas, ceux-ci sont souvent mécaniques et prévisibles, et ils opèrent au prix de la cohérence et de pistes narratives fertiles. De fait, le dernier acte du film est un feu roulant de maladresses et d'idées mal abouties. Le premier acte était pourtant prometteur. Bernard (Marc Béland), un comptable timoré au bord du burn-out, en instance de divorce et bientôt sans droits parentaux (un mâle châtré, quoi!), se laisse entraîner dans une affaire de vengeance imaginée par Robert (Michel Muller), un SDF sympathique qui occupait autrefois le même poste que lui à la bijouterie Vendôme. Et qui a subi, soit dit en passant, la torture psychologique du patron exécrable de l'établissement (Gabriel Gascon, inimitable). «Le meurtre psychique, c'est le crime parfait. Pas de cadavre, pas de témoin, pas d'arme du crime», fait remarquer le doux-dingue à Bernard. En même temps qu'il se prépare à cambrioler la bijouterie, ce dernier tente de renouer avec son ex (Pascale Bussières), sans toutefois comprendre que derrière son dos quelqu'un tire les ficelles.

Le scénario de Ken Scott n'a rien de bien neuf à proposer, sinon un décor (hivernal) et un contexte (le divorce, l'échec, la soumission, la maladie mentale) superficiellement exploités. Il manque du reste à son Guide... un point de vue mieux focalisé. Certes, le titre évoque le journal intime du héros, dont on entend en voix hors champ de larges extraits. Mais le point de vue de ce narrateur pris au piège qu'il croyait tendre n'est pas soutenu — malgré le jeu fin et retenu de Marc Béland, qui porte le film sur ses épaules. En clown triste et philosophe rappelant le Patrick Timsit de La Crise, Michel Muller manque pour sa part de nuance.

Étonnamment, c'est dans la mise en scène de Jean-François Pouliot qu'on pressent l'ambition du film, qu'on devine ce qu'il aurait pu être. Dans la première partie, le cinéaste nous fusille de gros plans et de champs-contrechamps. À mesure que l'intrigue progresse, que les enjeux grossissent, que le héros hume dans l'air le parfum d'une liberté à retrouver, la caméra de Pouliot se fait moins intrusive, moins étouffante, plus généreuse en plans larges. Après tout, Guide de la petite vengeance est un film sur un aveugle qui recouvre la vue. Dommage qu'en cours de route, les auteurs donnent l'impression d'avoir perdu un peu de leur propre faculté.

Collaborateur du Devoir

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Guide de la petite vengeance

De Jean-François Pouliot. Avec Marc Béland, Michel Muller, Pascale Bussières, Gabriel Gascon. Scénario: Ken Scott. Image: Allen Smith. Montage: Dominique Fortin. Musique: Benoît Charest. Québec, 2006, 104 minutes.