Réquisitoire anti-malbouffe

Présenté en compétition au dernier Festival de Cannes, Fast Food Nation de Richard Linklater ne fut pas très bien accueilli par la critique. La section compétitive n'était sans doute pas la meilleure tribune pour ce film fort méritant dans sa démarche, mais valant davantage pour son sujet que pour l'originalité du traitement. Cela dit, sa charge porte, et nul spectateur ne doute qu'il s'agit d'une enquête véritable sous couvert de fiction.

Bien courageux, au fait, celui qui a encore envie de bouffer un hamburger en sortant de la projection, tant certaines scènes apparaissent difficilement soutenables. Le réalisateur s'attend à des représailles de l'empire de la malbouffe, ce qui devrait se concrétiser.

Linklater, le cinéaste de Before Sunrise et Dazed and Confused, a adapté en fiction plutôt qu'en documentaire l'essai d'Eric Schlosser sur l'empire du hamburger, entreprise à la Macdo sous le nom fictif de Mickey. Pour le reste, il enfourche les mêmes chevaux de bataille: viande contaminée aux coliformes, main-d'oeuvre mexicaine (souvent clandestine) exploitée, etc.

Réalisé avec un petit budget et des acteurs qui ont travaillé pour des clopinettes, Fast Food Nation fut un parcours du combattant pour le cinéaste. Greg Kinnear y incarne avec mordant le directeur de marketing de Mickey Fast Food. Envoyé en mission au Colorado pour enquêter sur des rumeurs de contamination de la viande dans les abattoirs, il ira de découverte en découverte. Le spectateur aussi, qui saute de morceaux de viande dans l'assiette à des scènes d'abattoir, en passant par les discours cyniques d'entrepreneurs locaux.

Souvent drôle, surtout tragique, le film, qui comporte ses longueurs, jongle avec les tons, pas toujours avec bonheur. Il suit différentes catégories de personnages, les travailleurs mexicains (touchante Catalina Sandino Moreno), le directeur du marketing, mais aussi, à travers un segment assez inutile, une jeune travailleuse dans la restauration malbouffe (Ashley Johnson, néanmoins très charismatique).

La scène la plus comique est sans contredit celle de jeunes étudiants idéalistes qui entreprennent de libérer les vaches d'un enclos que le bovins refusent de quitter. La cocasserie cède vite la place au drame. Bon! Le montage est parfois chaotique, les segments interagissent peu entre eux. Mieux ramassé, le film aurait gagné une force narrative plus unifiée. C'est avant tout d'impuissance qu'il est question ici; chaque personnage arrivant au bout de sa propre stérilité. Le comble du cynisme appartenant au personnage de Bruce Willis, excellent en contrôleur local qui manie le chantage et l'arrogance avec une maîtrise qui donne froid dans le dos.

La démonstration demeure efficace: le consommateur bétail devient le dindon de la farce. Le film est courageux, documenté, échevelé parfois, mais avec un propos qui devrait soulever de nouveaux débats, à l'heure où la malbouffe a particulièrement mauvaise presse. Tant mieux si Fast Food Nation fait causer.

***

Fast Food Nation
Réalisation: Richard Linklater. Scénario: Eric Schlosser et Richard Linklater, d'après l'essai d'Eric Schlosser. Avec Greg Kinnear, Patricia Arquette, Bobby Cannavale, Paul Dano, Luis Guzman, Catalina Sandino Moreno, Ethan Hawke, Kris Kristofferson, Esai Morales, Avril Lavigne. Image: Lee Daniel. Musique: Friends of Dean Martinez. Montage: Sandra Adair.

LE COURRIER DES ÉCRANS

Le meilleur et le pire des écrans, petits et grands, vus par nos journalistes cette semaine. Inscrivez-vous, c'est gratuit.


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel. Les envois débuteront le 5 septembre 2019.