Cinéma - Tout prendre et tout perdre

Source: Alliance Atlantis Vivafilm
Photo: Source: Alliance Atlantis Vivafilm

En 2001, In the Bedroom avait signalé à un monde polarisé par les films «tout-d'un-bloc» la naissance d'un cinéaste au savoir-faire artisanal et à la pensée nuancée. Little Children (Les Enfants de choeur, en version française), à l'affiche la semaine prochaine, lève la barre un peu plus haut. Et franchement, le saut de Todd Field est encore plus gracieux.

Le théâtre: une banlieue cossue de la Nouvelle-Angleterre. L'héroïne: Sarah (Kate Winslet), une jeune mère diplômée de littérature, prisonnière de son rôle et du train-train maternel. Le héros: Brad (Patrick Wilson), un jeune et beau papa à la maison admiré par les mamans du coin, témoins forcées et jalouses de la liaison que celui-ci amorce avec Sarah. Deux autres personnages, plus en retrait, complètent le quatuor de tête: l'épouse de Brad (Jennifer Connelly), gosse de riches émancipée par sa noble carrière de documentariste engagée, et un voisin pédophile récemment relâché de prison (Jackie Earle Haley), dont la présence dans le quartier sème l'émoi.

«Le film [tiré du roman du même nom de Tom Perrotta (Election)] se déroule dans une banlieue, mais il pourrait se dérouler n'importe où, dans n'importe quel pays», affirmait Todd Field lors de notre rencontre au dernier Festival international du film de Toronto, où Little Children a fait auprès de la presse et du public le même effet que Brokeback Mountain l'an dernier. «La banlieue, comme milieu d'étude, ne m'intéresse pas vraiment. Et puis, ç'a été fait ad nauseam. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est la dynamique entre les personnages», résume le cinéaste de 42 ans, qui a résidé à Montréal autrefois et a fait ses premiers pas dans le métier d'acteur en 1986 auprès de Jean-Claude Lord dans Lance et compte. De retour en Californie, les petits rôles à la télé et dans les séries B se sont enchaînés, jusqu'à l'éclosion tardive du cinéaste, au tournant du millénaire.

Les moeurs sexuelles des singes

«Un homme et une femme à contre-emploi.» Tel pourrait être le sous-titre de Little Children, drame psychologique piqué de suspense et de rencontres sexuelles audacieuses, sophistiquées et animales, entre les deux époux adultères. «Le film est comme un National Geographic sur les moeurs sexuelles des singes, lâche Todd Field sans rire. Les femelles [de leur entourage] sont trop réprimées pour copuler avec Brad. Mais elles le désirent, profondément, ce qui explique qu'elles rejettent en bloc celle qui a osé et réussi. Cette idée de femmes qui se battent pour l'attention d'un homme, c'est vieux comme le monde.»

De façon discrète, voire souterraine, Little Children parle du jugement. Des uns, des autres, par les uns, les autres. Le procès public fait au pédophile n'est que la manifestation extérieure d'un phénomène dont chacun des personnages est à la fois victime et coupable. «On vit dans un monde où le mal est très répandu, entre autres parce que les gens se jugent les uns les autres, se montrent du doigt, se reniflent le derrière comme des animaux. C'est ce que j'ai voulu communiquer à travers cette histoire. Quand on rencontre Sarah pour la première fois, sur le banc d'un parc, elle juge les autres mères autant que ces dernières la jugent.»

L'implantation d'un jeune père dans ce théâtre matriarcal (le parc d'enfants et la piscine municipale) et la présence d'un loup dans la bergerie (le pédophile) sont générateurs de tensions dans ce scénario qui associe, avec une précision chirurgicale, les moeurs contemporaines et les maux de tous les jours: la honte, le regret, le secret, l'innocence perdue. Des sentiments, des douleurs, qui pour Sarah et Brad disparaissent dès l'instant où leurs solitudes s'unissent. Elle s'identifie à madame Bovary (le roman est mis en abyme dans le film), lui, à un adolescent de trente ans. Il veut tout prendre; elle, tout perdre.

«Elle se perçoit comme une grande figure de la littérature française. Par romantisme, elle se projette dans quelque chose de tragique, et non pas dans quelque chose de comique. Si bien qu'au lieu de faire quelque chose de fou, ou de frivole, elle fait quelque chose de sensé, de profond. Même si ça risque de mal se terminer pour elle.»

La facture du film a quelque chose de vaporeux, donne l'impression que les deux principaux personnages sont des fantômes dans leur monde, et que celui-ci tient du songe. Todd Field confirme: «Le sentiment qui s'en dégage est très réel, mais le cadre et la réalisation appartiennent au domaine du rêve.» À cet égard, et à tant d'autres aussi, Little Children se démarque de son film précédent, centré sur un couple de quinquagénaires (Tom Wilkinson et Sissy Spacek) déchirés de l'intérieur par un désir irrationnel de venger la mort de leur fils. «In the Bedroom était néoréaliste. Alors que ce film-ci vient d'ailleurs, complètement. C'est en quelque sorte un mélodrame satirique», risque le cinéaste, sans être parfaitement satisfait de la définition.

Satisfait, il l'est toutefois de Kate Winslet et Patrick Wilson, admirables de nuances et de retenue, dont il n'avait cependant pas prévu que la chimie entre les deux opérerait si bien à l'écran. «On est partis de Kate. Puis Patrick est arrivé, et la distribution s'est formée autour de ce noyau. Offrir un rôle à un acteur, c'est lui demander beaucoup. Je réfléchis longuement avant de finalement l'approcher. C'est un peu comme une demande en mariage.» Ironique, pour un film qui parle du mariage comme d'une prison.

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