Momies et Milou

L'autre jour, déambulant sur le boulevard De Maisonneuve, mon oeil a été accroché par la vitrine du Marché du livre. Vous savez, cette librairie d'ouvrages neufs et d'occasion, spécialisée dans la bande dessinée. Le petit commerce consacrait sa devanture à Tintin, héros increvable, présenté sous tous ses chapeaux, du casque de cosmonaute au bonnet andin, en passant par le couvre-chef colonial.

Les inévitables objets dérivés, dont un gros Milou de caoutchouc, s'inscrivaient dans le décor. Toujours trop chers, à propos, les objets dérivés, même s'ils font bien en vitrine. Vorace Fondation Hergé!

Il faut dire qu'elle tient le bon filon avec son héros à la huppe, reporter du Petit Vingtième, qui a atteint 77 ans cette année, âge limite de son public-cible.

Chose certaine, Hergé fut bien inspiré d'interdire aux usurpateurs de pondre de nouveaux albums Tintin après sa mort. Ça lui évite de lire outre-tombe des aventures édulcorées, à la façon des derniers Lucky Luke ou Astérix, qui sombrent un cran plus bas dans l'insignifiance d'un livre à l'autre depuis le départ de leurs géniteurs.

Le reporter sans stylo sera demeuré assis sur son XXe siècle et n'en sortira jamais. Ainsi s'imposent les classiques. Ça prend un cadre pour s'éterniser en beauté, faut croire. Bizarrement, personne n'a fait mieux pour stimuler l'imagination des enfants et leur esprit d'aventure que ce bédéiste boy-scout sur les bords, pas trop net sous l'Occupation mais ô combien psychologue et grand conteur. Perfectionniste aussi, et documenté, le Hergé en question.

Quelque part dans les allées du Salon du livre de Montréal cette fin de semaine, il y aura bien des Tintin, Haddock et Tournesol en albums pour convertir de nouvelles générations à la lecture, en prenant de vitesse les Harry Potter.

Alors, comment résister? Dimanche dernier, de passage à Québec, j'ai bondi au Musée de la civilisation pour le parcours Au Pérou avec Tintin. Des expos généralistes sur l'intrépide journaliste bruxellois, je m'en étais bien tapé deux ou trois. Celle-là est plus pointue, axée sur Les Sept Boules de cristal et Le Temple du Soleil.

Il faut dire que bien des enfants ont découvert le Pérou précolombien à travers les albums de Tintin. Ils ont aussi vécu leurs premiers cauchemars avec la momie Rascar Capac, aux doigts crochus, lançant une boule de feu dans un crépitement de maléfices. Les Sept Boules de cristal n'ont pas fini d'alimenter les peurs précoces. Sont également inscrits au fer rouge des rêves collectifs les sept savants gigotant et hurlant sous les douleurs des envoûtements, pour avoir violé le sommeil de la momie. Ces scènes-chocs en planches géantes se rappellent à nos bons souvenirs au Musée de la civilisation.

Nombreux sont les visiteurs à faire la file au musée pour comparer les artefacts précolombiens — vases, masques, amulettes, etc. — avec les dessins d'Hergé. Les adultes s'y pressent en aussi grand nombre que les enfants. Tintin et sa cour sont de vieilles connaissances du grand-père, du père et du fils. De 7 à 77 ans, ça couvre pas mal de générations.

Tant qu'à parcourir le Pérou, on retrouve au musée Zorrino, le petit Indien quechua en poncho qui vendait des oranges dans la ville de Jauga. Et les lamas cracheurs aussi, bien sûr. Le Temple du Soleil est soudain animé.

Clou de l'affaire: la momie ayant inspiré Rascar Capac est de la partie. Toutes sortes d'objets, dont des vases à face humaine, pareils à ceux qui tombaient sur la tête de Tintin dans la grotte des trésors, sont exposés. La plupart de ces artefacts précolombiens proviennent d'ailleurs, des Musées royaux d'art et d'histoire de Bruxelles, où Hergé a puisé l'essentiel de son inspiration.

Il n'aura pas gravi les Andes, ni marché dans les ruines de Machu Pichu, ce bédéiste, avant de publier en feuilleton la première version du Temple du Soleil dans sa Belgique d'après-guerre, en 1946-47. Au milieu du XXe siècle, rares étaient, semble-t-il, les documents illustrés témoignant de la civilisation inca. Il a fait des merveilles avec les moyens du bord, notre Hergé.

Tiens! Voilà un classique tiré d'un autre album: le fétiche Arumbaya de L'Oreille cassée. Cette statuette fait toujours son effet dans une expo Tintin, à cause de la version papier si fidèle au modèle original.

Le musée retrace l'histoire des civilisations andines à coups de films, de cartes, d'instruments, d'effets spéciaux. Parfois jolis, les effets, telle l'éclipse de soleil reproduite en éclairage, qui obscurcit une pièce puis l'illumine en imitant l'oblitération de la lune.

L'efficacité du pillage des conquistadores, qui ont vidé jadis le Pérou de son or, se constate au maigre lot de bijoux et d'ornements précieux que le musée belge a pu prêter à son homologue québécois. De toute évidence, il ne reste plus grand-chose de l'or mythique des Incas. À moins que leurs trésors ne dorment encore quelque part, à l'abri d'une chute d'eau en attendant qu'on s'y pointe. Que voulez-vous? Tintin a attisé en nous cette petite flamme d'espoir de découverte. Qui pourrait l'éteindre?

***

Au moment où vous lirez ces lignes, je serai au Mexique dans la région de Guanajuato, visitant un quelconque musée des momies sans doute, cousines aztèques de Raspar Capac, que je saluerai bien bas de sa part. «En route vers de nouvelles aventures!» (Mais où ai-je donc pris cette phrase-là?) Je m'interroge...

otremblay@ledevoir.com

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