Pour tympans solides

Ronald Reagan, père-fondateur de la musique «hardcore punk rock»? La théorie n'a rien de farfelue pour l'essayiste Steven Blush et le réalisateur Paul Rachman. En effet, le 40e président des États-Unis a marqué les années 1980 du sceau du conservatisme et du matérialisme: une frange de la jeunesse américaine de cette époque, nullement attirée par Madonna et Michael Jackson, s'est remplie les oreilles d'une musique simple et très agressive. Celle-ci était à l'image de leur révolte, et surtout à la mesure de leur ennui profond.

Dans le documentaire American Hardcore, reprenant les grandes lignes de l'ouvrage de Steven Blush sur ce mouvement éphémère (de 1980 à 1986), Paul Rachman donne la parole aux musiciens qui ont animé la scène punk rock de cette époque, propos évidemment entrecoupés de scènes de concert. En plus de cette approche anthropologique, où aucun spécialiste, historien ou critique n'a droit de parole, il s'amuse à jouer au cartographe, pointant sur une carte des États-Unis tous les lieux emblématiques de cette vague déferlante, de ce tremblement de terre musical.

Paul Rachman regarde d'abord en direction de l'épicentre, à Orange County, au sud de la Californie, une de ces banlieues dorées où les guitares électriques se sont transformées en bouées de sauvetage. Le désoeuvrement confortable de ces ados est devenu alors une succession de riffs, de paroles incendiaires, quelques accords répétés à l'infini pour un public fidèle et marginal qui visiblement comprenait la rage de leurs idoles du moment.

Cette rage semble d'ailleurs le moteur de ce phénomène, certains musiciens affirmant qu'avec la démobilisation politique des années 1980, le mouvement punk rock constituait le dernier rempart du radicalisme de gauche. Or les porte-étendards de cette musique sont les premiers à le reconnaître: leurs chansons ne plaisaient pas à tout le monde... et le contraire aurait été très inquiétant. Leurs excès musicaux les confinaient toutefois à une marginalité extrême — quelqu'un se souvient-il des SS Decontrol, Black Flag et autres Bad Brains? — et c'est ce qui explique en partie la disparition brutale de ce courant. Musique portée à bout de bras par des artistes qui apprenaient leur métier sur scène et vivaient souvent dans une pauvreté qu'ils jugeaient essentielle à leur art, les rebelles du punk rock ont finalement rangé leur guitare, et leurs derniers cris, autour de l986.

Paul Rachman apparaît visiblement en admirateur inconditionnel, refusant de placer le phénomène dans une perspective plus large — comme si le mouvement punk n'avait pas de racines britanniques... — et effleurant certains traits douteux, la misogynie par exemple. Recueillant le maximum de témoignages, pertinents ou pas, et des archives révélatrices du malaise d'une époque, le cinéaste s'agite avec la même fébrilité brouillonne que le milieu qu'il décrit.

Les scènes de concerts, tournées en vidéo dans un dénuement extrême, sont particulièrement éloquentes sur l'amateurisme de plusieurs musiciens et le délire inouï qui s'emparait alors du public. Évidemment, les oreilles sensibles et non initiées sortiront sans doute écorchées de l'expérience. Je doute toutefois qu'elles s'aventurent sur ce territoire: aujourd'hui comme hier, cette porno musicale de la contre-culture préfère prêcher auprès des convertis, et des tympans solides.

Collaborateur du Devoir

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American Hardcore

Réalisation, montage et image: Paul Rachman. Scénario: Steven Blush, d'après son livre American Hardcore: A Tribal History. États-Unis, 2006, 98 min.

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