À qui appartient le destin?

Au cinéma, l'anxiété liée à l'absence de Dieu dans la société moderne a pris, au cours des dernières décennies, toutes sortes de visages, allant de Big Brother à Batman. Il a pris l'été dernier celui d'un superhéros revenu sur la Terre en sauveur dans Superman Returns. Il prend dans le brillant Stranger than Fiction de Marc Forster (Monster's Ball) celui d'une écrivaine en panne d'inspiration (Emma Thompson) qui, malgré elle, s'est dévoilée à sa création.

Bien qu'il vive comme un robot, avec un emploi du temps chronométré à la seconde près, Harold Crick (Will Ferrell), comptable au service du fisc, se croyait vivant parmi les vivants. En entendant dans sa tête, par un matin ordinaire, la voix d'une narratrice, il se découvre personnage parmi les autres. Soumis, de surcroît, aux caprices d'une auteure (Emma Thompson) qui ne cache pas à ses futurs lecteurs (le roman est en gestation) son intention de tuer son héros au dernier chapitre. Comment échapper à ce funeste destin sinon en flairant la piste de l'écrivaine en question?

Marc Forster, dont le très beau Finding Neverland parlait également d'écriture, d'inspiration et de frontières imaginaires, s'interroge ici sur la propriété du destin. Comment s'en emparer, comment s'en libérer, comment l'affranchir du destin des autres? demande-t-il au fil de cette comédie grave et philosophique — sans être noire ni cynique.

La réussite du film tient à ce dosage parfait entre le sens et la manière, entre la réflexion et le spectacle. La légèreté n'est pas feinte, pas plus que la gravité n'est appuyée. D'abord collée au personnage, la mise en scène se fait plus distante dès lors que le héros devient un étranger à ses propres yeux. Résultat: le film nous promène entre l'ironie et l'inquiétude, sans qu'une frontière soit visible, ce qui renvoie au propos du film, et à l'angoisse du personnage, qui cherche la sortie avec l'aide d'un professeur de littérature (désopilant Dustin Hoffman).

On s'étonne qu'avec un contenu aussi riche, le scénario de Zach Helm, un nouveau venu qu'on s'arrache à Hollywood, ne réussisse pas mieux à cacher ses leviers. Par exemple, le personnage défendu avec abnégation par Queen Latifah sert uniquement à rehausser celui d'Emma Thompson et à lui donner une interlocutrice, pour notre bénéfice dans la salle. La romance qui survient entre le révolté Harold et une pâtissière anarchiste (Maggie Gyllenhaal, juste et attachante) fait elle aussi l'effet d'un recours narratif.

Difficile, du reste, de ne pas comparer Stranger than Fiction à The Truman Show. D'une part à cause des thèmes, si voisins qu'ils se chevauchent. Ensuite à cause de Will Ferrell, un acteur comique issu de l'école de Saturday Night Live et qui, comme Jim Carrey dans le film de Peter Weir, trouve ici son premier rôle dramatique. Et il s'en tire avec une grâce sidérante, accréditant du coup la thèse de ceux qui prétendent qu'un comique peut tout jouer. On leur donnerait raison si on n'avait pas vu Patrick Huard pleurer dans Bon cop, bad cop.

Collaborateur du Devoir

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Stranger than Fiction (Plus étrange que la fiction)

De Marc Forster. Avec Will Smith, Maggie Gyllenhaal, Emma Thompson, Dustin Hoffman, Queen Latifah. Scénario: Zach Helm. Image: Robert Schaefer. Montage: Matt Chessé. Musique: Britt Daniel, Brian Reitzell. États-Unis, 2006, 113 min.

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