Les zones imprévisibles de Jean-François Pouliot et Ken Scott

Jean-François Pouliot (en haut) et Ken Scott
Photo: Pascal Ratthé Jean-François Pouliot (en haut) et Ken Scott

Juste avant ce Guide de la petite vengeance, il y eut La Grande Séduction, délicieuse comédie de village qui fit craquer le coeur des Québécois et des Français avant son exportation à travers la planète. Jean-François Pouliot en tenait la barre. Ken Scott avait rédigé son scénario. Le duo d'enfer, devant pareil succès à vrai dire imprévu, s'est alors promis de retravailler de concert, sans trop imaginer le quand et le comment. Restait à pondre un nouveau projet.

«Après La Grande Séduction, j'ai reçu des centaines de scénarios qui se déroulaient dans un petit village, explique Jean-François Pouliot, quand j'avais justement envie de m'aventurer dans des avenues différentes.»

Ken Scott avait mitonné de son côté un scénario de comédie noire situé dans une mégapole indéterminée, abordant le harcèlement psychologique et ses conséquences. Loin, bien loin des rochers de Sainte-Marie-la-Mauderne. Il l'a proposé à Pouliot qui s'est emballé. Et voilà!

Ça allait donner un film urbain, tourné en partie sur la rue Saint-Jacques (beaucoup en studio, aussi), avec des personnages aux accents divers pour mieux dérouter le public. Film qui suscite son poids d'attente, étant donné le succès du précédent.

Coûteux aussi à l'échelle québécoise, ce Guide de la petite vengeance: sept millions. Alors que le vent tourne plutôt du côté d'un nombre accru de films à petits budgets, Jean-François Pouliot s'affirme en faveur des productions d'ici à gros budgets, avec des fonds nouveaux pour les financer: «Nos films trouvent leur public chez nous et à l'étranger. Donnons-leur les moyens de leurs ambitions. Mettons-nous à l'heure planétaire.»

Dans le débat en cours sur le financement du cinéma québécois, Pouliot appuie l'idée d'une taxe à la billetterie réinvestie dans la production québécoise, comme en France, et permettant aux investisseurs de récupérer en partie leur mise. «On ne bâtit pas une industrie avec des investisseurs toujours perdants. Ça prend un retour sur le marché», estime-t-il.

Pour le moment, lui et le scénariste Ken Scott sont un brin nerveux. Et si le public voulant retrouver le climat de La Grande Séduction acceptait mal d'être entraîné ailleurs... «On a été ravis de remporter le prix du public au Festival de l'Abitibi, précise le cinéaste. On s'est dit que les spectateurs embarquaient.»

Guide de la petite vengeance raconte l'histoire de Bernard (Marc Béland), comptable dans une bijouterie de luxe, harcelé psychologiquement par son patron Vendôme (Gabriel Gascon), abandonné par sa femme (Pascale Bussières), qui concocte avec une ancienne victime de son employeur (Michel Muller) une sombre riposte, avant de se retrouver lui-même pris dans la toile qu'il a tissée.

«La comédie noire sert le propos, car elle déstabilise le spectateur, estime Jean-François Pouliot. Or le sujet du film, aux antipodes du feel good movie de La Grande Séduction, part d'un mauvais sentiment: le désir de vengeance. Le spectateur doté d'une morale se permet de partager par écran interposé des sentiments qu'il n'ose exprimer dans la vraie vie, en y tirant du plaisir. Un personnage dira: "La vengeance, c'est de la haine en mouvement. On le fait pour se protéger, mais la vengeance finit par devenir son propre objectif.»

Ken Scott n'a pas voulu brosser des profils purement manichéens. «Rien n'est totalement noir, affirme le scénariste. D'où les nombreux revirements de l'histoire. Vendôme, le harceleur, est aussi par moments une victime et Bernard, la victime, perd ses principes au détour. Mais le héros [Bernard] est comme beaucoup de monde: assez naïf. Il ignore que la méchanceté existe et tend à accorder sa confiance aux gens a priori.»

Le cinéaste a voulu créer une ville oppressante, ancrée partout et nulle part. «Il fallait que cette ville n'existe que comme cadre de l'action, qu'elle appartienne à l'histoire. Montréal possède une architecture très riche qui lui donne des airs tantôt de Paris, tantôt de Londres ou de New York [de Montréal aussi, quand même]. Les insignes des policiers ont été changés, les logos des autobus également. On cherchait à dérouter, à brouiller les repères. Les accents des acteurs sont multiples: français, italien, anglais, québécois... »

Il ne nie pas qu'en nommant le bijoutier Vendôme et en lui donnant pour voisin de commerce la maison Cartier certains symboles se collent à Paris. Rappelons que les Français ont beaucoup apprécié La Grande Séduction. Ce film vise aussi visiblement la clientèle hexagonale.

Pouliot avait ses acteurs: Marc Béland, Gabriel Gascon, Pascale Bussières. Mais il n'arrivait pas à dégoter ici l'interprète de Robert, l'âme noire du complot, tout à la fois candide et pervers. «On ne cherchait pas un Européen au départ. Après de stériles auditions, Ken Scott m'a dit un jour: "Te souviens-tu du Français qui jouait avec Jean Reno dans Wasabi?" Michel Muller avait à la fois ce profil d'étrangeté et une personnalité attachante qui convenaient au personnage.»

Aux yeux de Ken Scott, le rôle de Pascale Bussières est porteur de rédemption. «Sandrine arrête le cercle vicieux de la vengeance en procurant le pardon, précise Ken Scott. Elle offre un contrepoint au thème.»

Le film a été modifié au montage. «C'est surtout la première partie qui causait problème, précise Jean-François Pouliot. On avait construit l'action avec plusieurs flash-back qui montraient le harcèlement de Vendôme mais cassaient parfois le rythme. Certaines scènes ont été déplacées comme des blocs et le début colle à la chronologie de l'action.»

Chose certaine, ce que le scénariste et le cinéaste ont voulu éviter à tout prix après le succès de La Grande Séduction était de répéter une formule populaire en égarant l'effet de surprise. S'ils retravaillent encore en tandem, ce sera pour explorer de nouveau des zones imprévisibles.