Cinéma - Le petit miracle se produit de nouveau

Rouyn-Noranda — On a beau avoir une vision romantique du festival-qui-accomplit-le miracle-de-s'imposer-en-région-éloignée, quand vous demandez à Jacques Matte le secret de la réussite, il répond que ça prend une mégalomanie heureuse et non prétentieuse, mais mégalomanie tout de même. Ça prend aussi, on le comprend vite, des finances saines. Ce festival est un des rares de sa sorte à ne pas rouler dans le rouge. Guy Parent gère la bourse, d'une main de maître, dit-on.

Bien sûr, le fait que le trio de tête travaille bénévolement aide l'événement à garder la tête hors de l'eau... Dans la vie de tous les jours, Jacques Matte dirige la programmation au Théâtre du Cuivre. Guy Parent est à la tête de la division des services de communication et qualité de vie à la Ville de Rouyn-Noranda. Quant à Louis Dallaire, il dirige ici le service des communications pour le ministère de la Culture. «On a le hobby le plus luxueux du Québec», dit Jacques Matte.

Pourtant tout coûte plus cher en région. Tourner un film hors des grands centres équivaut à multiplier les besoins financiers. Faire un festival de cinéma aussi. Ça étonne toujours Jacques Matte quand des gens se demandent comment on peut imposer un rendez-vous culturel loin de Montréal.

Ça marche quand des gens veulent que ça marche, paraît-il. «Les régions pourraient améliorer l'état de santé du cinéma, estime Jacques Matte. 40 % de la population du Québec est mal desservie, mais ce n'est pas une priorité pour grand-monde.»

Des limites

En région, il faut connaître aussi ses limites. «L'an dernier, on a présenté le film Italien pour débutants au cours du festival devant 700 personnes. Puis Jacques l'a projeté de nouveau au Théâtre du Cuivre à l'occasion de Ciné-qualité devant 500 personnes. C'est le plus haut pourcentage possible de spectateurs qu'on peut attirer pour ce type de film. Le Grand Rouyn-Noranda ne compte qu'une population de 40 000 habitants. À Montréal, bien des films pointus ne passent que dans une petite salle d'Ex-Centris. Proportionnellement, ils ratissent moins large que nous.»

De fait, un cinéma consacré uniquement aux films d'auteur ne pourrait pas vivre dans un petit bassin comme Rouyn. Il faut un événement rassembleur pour diffuser ici un septième art assez pointu. Autant dire que les festivals sont plus vitaux en région que dans les grandes villes. Hélas! Il y en a encore si peu...

Revenons à celui de Rouyn, donc où, soit dit en passant, il a beaucoup neigé et où on se gèle un peu la couenne. Concession à un cinéma grand public, était projeté au Théâtre du cuivre Une affaire privée du Français Guillaume Niclaus. Vous savez, le genre de polar qui s'amuse à compliquer son intrigue et à marteler un montage à l'américaine à grands coups de ciseaux agressifs, tout en faisant des clins d'oeil aux classiques français du genre. Délaissant les rôles comiques, Thierry Lhermitte y joue un détective privé sexy et tombeur qui pimente son enquête en fréquentant des clubs d'échangistes. Bon, ça sent la recette, mais Une affaire privée devrait marcher en salle, parce qu'il suit une recette justement... TVA l'a acheté. On le verra sur nos écrans. Oyez! Oyez!

Dimanche soir, il y avait aussi grande projection du Nèg' de Robert Morin. Le film, qui se déroule à la campagne et met en scène de parfaits morons, a plu aux uns tout en en rendant d'autres mal à l'aise. Tout le monde connaît des gars comme les protagonistes de l'agression en groupe racontée dans ce film si bon et si dur. Or certains spectateurs n'ont pas envie de se projeter dans une réalité aussi

noire...

Une formule à imiter

Un des bons aspects du festival de Rouyn, c'est l'importance accordée aux courts et moyens métrages, insérés dans des blocs. La formule m'a permis de voir Une journée comme les autres d'Isabelle Cyr que j'avais raté au FFM. Une oeuvre touchante que l'actrice d'origine acadienne a écrite, tournée, produite en plus d'avoir composé une chanson et sa musique. Le film, très poétique, parle de la solitude d'un homme âgé incarné par Gérard Poirier qui trouve le réconfort dans ses souvenirs. C'est beau, doux, avec une compassion dans le regard. J'aurais préféré que les enfants (des scènes de flashbacks) jouent plus juste, mais on sent une vraie griffe d'auteur derrière Une journée comme les autres. Isabelle Cyr dit avoir fait ce film en état de nécessité. «Il fallait que je parle», dit-elle. Attendons-la de l'autre côté de la caméra de plus en plus.