Cinéma: Plein la gueule

Rien de mieux ne pouvait arriver au vidéaste et cinéaste Robert Morin que cette polémique au sujet de l'affiche de son dernier film, Le Neg', comme le rapportait Odile Tremblay la semaine dernière. Si cette polémique repose sur une argumentation plutôt faible, provoquée par un petit noir de jardin, ceux qui l'alimentent ne se sont pas donné la peine de jeter un oeil sur cette oeuvre où tous les personnages, peu importe leur sexe et leur origine, en prennent plein la gueule. Le murmure médiatique recrutera peut-être de nouveaux adeptes de Morin, car ils ne sont pas, à mon humble avis, suffisamment nombreux.

Par contre, autant prévenir ceux qui ont les oreilles sensibles et qui cherchent à préserver leur vision idyllique de la campagne québécoise: avec Morin, ce n'est jamais le temps d'une paix, mais souvent celui d'une bonne bière, le poing levé en l'air et la québécitude dans toute sa splendeur. Bref, tout ce qu'un certain cinéma québécois n'ose plus montrer, trop préoccupé à entretenir ses rêves chimériques de conquêtes internationales.

Le Neg', tout comme plusieurs «tapes existentiels imparfaits» du vidéaste, dont l'excessif et percutant Quiconque meurt, meurt à douleur, évoque moins les films de ses collègues que l'oeuvre théâtrale de Jean-Marc Dalpé (Le Chien, Trick or Treat, Lucky Lady). Chez l'un comme chez l'autre, on retrouve cette même fébrilité du langage où les discours ressemblent à des torrents, le tout dans un univers de petites crapules à la morale extensible. Si la misère matérielle encercle très souvent les personnages, cela n'altère jamais leur besoin irrépressible d'en dire toujours plus, peu importe qu'ils aient ou non les mots pour le dire.

Dans Le Neg', ces logorrhées, très drôles mais aussi salaces et tranchantes comme une lame de rasoir, viennent parfois nous embrouiller, comme elles embrouillent les policiers (Vincent Bilodeau et Claude Despins) chargés d'enquêter sur un carnage meurtrier impliquant un jeune noir, le seul à garder un silence inquiétant pendant tout le film. La première étincelle est provoquée par le bris — volontaire — d'une simple statuette de jardin, qui va mettre en émoi la propriétaire (Béatrice Picard), suivie d'un cortège hétéroclite, véritable mosaïque de «losers» qui sentent l'alcool, la drogue, la paresse, la folie, les bars de province et bien sûr un racisme tout ce qu'il y a de plus primaire.

D'une production à l'autre, Morin explore les possibilités de la caméra subjective et multiplie sans cesse les points de vue, offrant au spectateur une vision fragmentée d'une réalité aux contours flous, déconstruite à travers le filtre de ces personnages à la fois banals et proprement hallucinants. Dans son premier long métrage, Requiem pour un beau sans-coeur, les derniers jours d'un bandit de grand chemin étaient revus, et souvent corrigés, par diverses personnes l'ayant connu. Avec Le Neg', la reconstitution de cette soirée fatidique, à mi-chemin entre un enterrement de vie de garçon et un attroupement de cannibales autour d'un missionnaire cuit à point, s'opère avec plus de subtilité, alors que les versions se contredisent et s'entrechoquent.

Si la charge ne manquera pas de susciter quelques réactions virulentes (mais attendez de voir le film avant de monter aux barricades!), il serait faux de croire que Morin se fait à la fois moralisateur et partial: aucun personnage, et je dis bien aucun, ne sort indemne, ou «blanchi», de cette nuit barbare. Et ne vous privez pas du plaisir kitsch de voir les personnages se transformer en figurines sur un air de Fernand Gignac. Il n'y a que Robert Morin pour penser à ça.

Le Neg' de Robert Morin