Cinéma - Entre Balzac et Mao

Une des périodes les plus douloureuses de l'existence de l'écrivain et cinéaste Dai Sijie s'est transformée peu à peu en intarissable source d'inspiration et de succès. Victime du grand nettoyage idéologique de Mao pendant la Révolution culturelle, Sijie s'est retrouvé, de 1971 à 1974, dans un de ces invraisemblables camps de rééducation pour intellectuels soi-disant dangereux. Le jeune homme y fit tout de même des rencontres déterminantes et découvrit l'amour au passage, celui des femmes mais aussi de la littérature.

Le souvenir de cette expérience est d'abord devenu un roman dont l'auteur n'a jamais caché les larges pans autobiographiques; Balzac et la petite tailleuse chinoise (Gallimard, 2000) a vite fracassé les records de ventes, publié dans 16 pays, traduit en plusieurs langues... mais toujours introuvable en Chine. Le révisionnisme historique chatouille encore les autorités.

Son séjour dans les montagnes de la province de Sichuan, une des plus populeuses du pays, a été marqué par la lecture d'une foule de livres signés Flaubert, Baudelaire, Hugo, Dumas et Balzac. Ce plaisir fut partagé, secrètement, avec des amis, et surtout avec une magnifique jeune femme sans instruction qui va s'épanouir au contact de ces univers si exotiques pour une Chinoise qui ne sait pas où se situe la France. Mais où se cache Dai Sijie dans ce roman et dans ce film? Et se camoufle-t-il vraiment?

Rencontré lors du dernier FFM, Dai Sijie n'entretient pas le mystère. Il affirme ne pas avoir cherché à «styliser» son récit, voulant le rendre, sur papier comme à l'écran, avec réalisme. Un réalisme qui ne l'a pas empêché de prendre ses distances avec sa propre vérité. «Bien sûr, cette fille était moins bien que celle que l'on voit dans le film!, précise-t-il en rigolant. Comme il s'agissait de raconter une histoire d'amour de la littérature, je me suis laissé aller à la dépeindre d'une manière plus idyllique, en effaçant certains de ses défauts. La véritable histoire, c'est entre les deux garçons, Luo et Ma, et la littérature. Ce sentiment amoureux était d'ailleurs partagé par tous les gens de ma génération puisqu'il n'y avait pas de livres, de musique, de cinéma: nous étions avides de tout parce que tout était interdit.»

En plus d'entretenir la flamme amoureuse, la lecture s'avérait nécessaire pour s'échapper en quelque sorte des conditions de vie pitoyables qui régnaient dans les camps. Même si l'atmosphère n'avait rien de comparable à celle d'une colonie de vacances, Dai Sijie préfère nuancer le portrait noir qu'un étranger pourrait facilement dresser. «Certains camps étaient plus durs que d'autres. Mais la Chine que j'ai connue ne ressemblait pas à la Russie: c'était plus absurde! Les paysans révolutionnaires chargés de notre rééducation ne savaient ni lire ni écrire; nous étions tous plus malins qu'eux. D'ailleurs, la censure chinoise a refusé une scène, incluse dans le roman, où les deux garçons se présentent à un vieux meunier déguisés en cadres communistes et parlant le mandarin. Il ne comprend rien et lorsqu'ils lui expliquent qu'ils s'expriment dans la langue de Pékin, le vieil homme affirme ne pas connaître cette ville. Comment être politisé dans ce contexte...»

Évoquant les problèmes causés par la censure, le cinéaste éprouve quelques regrets d'avoir perdu près d'un an en négociations pour tourner dans son pays d'origine, modifiant dix fois son scénario pour convaincre les autorités. N'était-il pas tenté de trouver refuge dans un autre pays d'Asie? Toujours pour conserver ce caractère réaliste, Dai Sijie ne pouvait s'y résoudre. «Il me fallait de bons comédiens chinois et je n'ai pas beaucoup d'affinités avec ceux de Taiwan et de Hong-Kong; ils parlent un dialecte que je ne comprends pas.»

Pour mettre en images cette histoire intime, l'écrivain allait redevenir cinéaste, lui qui a déjà trois longs métrages à son actif (Chine, ma douleur, Le Mangeur de lune et Tang le onzième). Reconnaissant que la littérature fut, bien avant le cinéma, «son premier amour», il tenait à demeurer maître à bord pour le film, chaque fois déçu de son expérience de scénariste, se sentant toujours trahi, «et particulièrement triste quand la trahison est faite par des cinéastes que l'on apprécie».

Sur le plateau de tournage, une autre tristesse ne l'a-t-il pas envahi, confronté à la reconstitution de ce passé où le travail harassant, la puanteur, la misère et l'ignorance constituaient son lot quotidien? «Chaque jour de tournage m'a permis de revivre ma jeunesse. C'était un plaisir parce que tous ceux qui ont connu les camps sont aujourd'hui fiers d'y avoir survécu. Et les épreuves de la vie ne nous semblent pas insurmontables.»