Cinéma - La bataille de Derry

Dans la passionnante série La Boîte noire diffusée à Télé-Québec sur les grands moments du XXe siècle captés par la télévision, on a présenté les troublantes images de ce dimanche 30 janvier 1972 où la ville de Derry, en Irlande du Nord, était en état de siège. L'armée britannique a tué plus d'une dizaine de personnes pendant une manifestation pour les droits civils et, au milieu de ce carnage, un pasteur tendait un mouchoir taché de sang pour sauver la vie d'un jeune catholique.

Cette même image se retrouve, comme prise à la dérobée, dans Bloody Sunday, de Paul Greengrass. Il s'agit de la reconstitution minutieuse de cette journée historique, un tournant dans les relations entre catholiques, protestants et l'autorité de Londres, en plus d'une occasion unique pour l'IRA de faire le plein de sympathisants en colère. Optant pour un style documentaire sous le signe de l'urgence et pour une structure dramatique rigoureusement efficace, ce film remarquable rappelle les meilleurs

Costa-Gavras, même si Greengrass avoue s'être grandement inspiré de La Bataille d'Alger, de Gillo Pontecorvo: même sentiment panique, même ambiance survoltée, même disproportion des moyens dans la bagarre.

Porté par les idéaux de Martin Luther King, Ivan Cooper (James Nesbitt), député protestant de la ville de Derry, se prépare à mener une grande marche contre les pouvoirs abusifs de l'armée et du gouvernement. Les militaires, sous le commandement du général Ford (Tim Piggot-Smith), n'entendent pas à rire et préviennent qu'ils ne toléreront aucun débordement. Cooper tente de calmer les éléments les plus radicaux de l'IRA, tout en craignant la bêtise des hooligans. Parmi eux, Gerry (Declan Duddy), un adolescent ayant déjà eu des difficultés avec la police, rassure son entourage qu'il se tiendra loin des agitateurs potentiels.

Rien de ce qui avait été prévu ne se déroule normalement: les marcheurs se scindent en deux groupes, dont l'un provoque les soldats, qui n'hésiteront pas longtemps à employer la manière forte. Treize morts, dont Gerry,

14 blessés, une population en désarroi, et un peuple plus meurtri et révolté que jamais, c'est le triste et affreux bilan de ce «Bloody Sunday». Pour Cooper, c'est aussi la fin des illusions pour parvenir de manière pacifiste à une entente entre deux peuples qui se détestent depuis des siècles.

Paul Greengrass réussit un formidable exercice d'équilibriste en refusant de noircir le portrait plus qu'il ne le faut. Certains lui reprocheront son regard quasi journalistique, témoignant avec nuance et intelligence d'un drame dont on ne finit plus de mesurer les répercussions. Des deux côtés de la barricade, les têtes brûlées se mêlent aux idéalistes et aux défenseurs de la paix: le cinéaste ne fait aucun traitement de faveur. C'est pourquoi les militaires ne sont pas dépeints comme des brutes (certains sont inexpérimentés, d'autres suivent les ordres sans se poser de questions) et les marcheurs catholiques n'ont rien du choeur chantant à l'unisson les bienfaits de la résistance passive.

L'approche documentaire contribue à englober toutes les facettes de ce drame, privilégiant autant les inquiétudes de Cooper, celles des subalternes de Ford, que l'insouciance agressive des jeunes manifestants. La caméra tente parfois de tout capter et, paradoxalement, se tient en retrait telle une intruse lors de scènes plus intimes, souvent d'ordre sentimental, ou carrément insoutenables, comme ces cadavres empilés dans un corridor de l'hôpital...

Au-delà d'une oeuvre historique captivante portée par des acteurs tous criants de vérité, qui se regarde comme un thriller politique aux résonances universelles, le film fourmille de détails autant sur la stupidité de la raison d'État que sur celle d'activistes incapables de juger de la portée de leurs actes. Plutôt que d'opter pour le simple militantisme, Paul Greengrass a eu le courage de faire du grand cinéma.