Culture - Par ici les gnomes et les démons!

Étonnant, ce jeune cinéaste montréalais qui invente des univers, jongle avec les esthétiques et les techniques, explore le conte et le mythe. Dès vendredi, Le Marais, de Kim Nguyen, sera sur nos écrans, avec ses gnomes, ses êtres hybrides, son mystère. En ces temps d'Halloween, le climat qui s'impose...

Il a 28 ans, un visage d'Eurasien, des origines mêlées, un père vietnamien, une mère québécoise pure laine née à Alma. Les nouveaux visages du cinéma québécois possèdent souvent des racines enchevêtrées. De là vient l'air frais. Chose certaine, Kim Nguyen prend tout le monde par surprise avec son film pétri de références insolites. Le Marais est situé aux confins du réalisme et de la magie dans l'Europe de l'Est d'un XIXe siècle imaginaire. On est loin du terroir comme des chroniques du Plateau et du Mile-End.

Le jeune Montréalais dit aimer l'espace du conte, trouvant jubilatoire de créer un monde qui n'existe pas tout en le rendant crédible. Par ici les gnomes, les démons, mais aussi la terreur paysanne devant les créatures fantastiques nées des miasmes du marais. Son film nous entraîne du côté des exclus, Alexandre (Gregory Hlady), issu du peuple de la route, érudit et sauvage, rejeté par les villageois, et Ulysse, son fils adoptif (Paul Ahmarani) au physique inquiétant, suspect tout trouvé lorsqu'un crime est commis.

Il n'a pas de préjugé contre l'univers culturel, Kim Nguyen. En entrevue, il parle de Sophocle, dérive vers Apocalypse Now et le théâtre nô, précise avoir puisé l'inspiration du Marais dans l'univers trouble du peintre romantique allemand Caspar David Friedrich. Rare ouverture au monde des arts et de la philosophie chez un cinéaste aussi jeune. «Je proviens de deux cultures différentes, explique-t-il. Ça amène à se poser des questions, à explorer.»

En apprentissage

De fait, il s'en est posé des questions, Kim Nguyen, au point d'avoir passé trois ans à explorer la structure du scénario, à démonter ses mécanismes. À son avis, la principale faiblesse d'un grand nombre de films québécois réside dans leurs dialogues. «On est une société individualiste, estime-t-il, où les gens ne sont pas habitués à écouter l'autre. Les scénaristes ont souvent trop tendance à raconter leur vécu.» Lui préfère imaginer.

Jeune et obnubilé par sa propre jeunesse, Kim Nguyen? Même pas. «Le cinéma québécois n'a pas nécessairement besoin de sang neuf mais d'ouverture d'esprit», croit-il. À ses yeux, si l'accessibilité aux outils permet de multiplier le nombre des cinéastes, ça ne garantit ni la qualité ni l'originalité des oeuvres. Avoir une caméra ne fait de personne un bon scénariste. Et puis, il faut se méfier chez nous de la tentation de s'autocensurer, de reproduire des structures déjà vues.»

Lui aussi a jonglé avec cette tentation. Avec des amis qui voulaient faire comme lui du cinéma, il avait constaté: «La veine de l'heure est dans les films urbains dont l'action se déroule sur le Plateau-Mont-Royal. Allons-y donc et reproduisons ce modèle-là.» Kim Nguyen avait pensé aussi à se lancer dans une production québécoise du terroir, toujours histoire de répondre aux intérêts présumés des institutions. Trêve de contraintes extérieures!

Un beau jour, pour son propre plaisir, convaincu que le scénario ne deviendrait jamais film, il a commencé à écrire Le Marais. «Sans y croire, j'ai déposé le scénario au Conseil des arts, précise-t-il, de qui j'ai reçu une subvention pour en développer l'écriture. Ça m'a donné confiance.» De fil en aiguille, les bailleurs de fonds lui ont emboîté le pas. «Le plus difficile fut de convaincre des producteurs...»

Issu de la production cinéma de l'université Concordia, Kim Nguyen a enseigné le cinéma au collège Brébeuf et la conception en animation 3D à l'Institut de création artistique et de recherche en infographie. On lui doit des courts métrages: La Route et Soleil glacé. Par la suite, ses recherches sur l'écriture dramatique l'ont amené à se fier aux bonnes vieilles techniques universellement éprouvées: «Je crois aux trois actes de la tragédie grecque, dit-il, soit le prologue, les péripéties, l'épilogue.

Son scénario était écrit, soit, mais les interprètes furent appelés à se le mettre en bouche. «Trois mois à l'avance, les comédiens se sont approprié les personnages, modifiant leurs répliques. Tous les dialogues de Paul Ahmarani ont été transformés. Son héros était plus naïf au début, plus bêta. En bout de ligne, c'est son physique qui est devenu la cause de l'ostracisme dont il était l'objet. Paul n'a pas de peau. Il est capable d'investir sans pudeur l'énergie de n'importe quel personnage. Gregory Hlady, d'origine ukrainienne, comédien et metteur en scène, m'a donné de son côté beaucoup d'idées de mise en scène. Je suis toujours en apprentissage.»

La piqûre du conte

Pas facile à expliquer à des producteurs, le projet du Marais, car il comporte aussi des défis d'ordre technique. Tourné en 35 mm, le film a par la suite été entièrement numérisé dans le sous-sol de Kim Nguyen, de façon artisanale, en quelque sorte. «Certains procédés techniques sont devenus de plus en plus abordables, explique-t-il. On pense à la caméra mini-DV bien sûr. Moi, j'ai voulu faire une expérimentation sur l'image avec mon directeur photo. L'exercice a duré quatre mois et le film entier fut retouché. Le but était de pousser l'image pour qu'elle soit non pas esthétisante, mais qu'elle reproduise un monde unique qui se rapproche de l'art pictural. Tout le ciel a été repeint. Il est étonnant de constater à quel point on peut manipuler l'image tout en gardant les personnages en avant-plan. Le défi, dans une oeuvre très stylisée, c'est de préserver leur authenticité.»

Kim ne voulait pas tourner son film avec une caméra numérique. «La mini-DV établit une proximité avec l'image, mais la pellicule permet de conserver une belle distance.»

Pour un premier long métrage, le budget peut paraître honorable: 2,3 millions de dollars. C'est compter sans les contraintes du tournage.

Pratiquement tout fut filmé en extérieur (avec des décors construits à Stoneham, près de Québec). Du moins, le marais existait déjà...

Il a la piqûre du conte, Kim Nguyen. Parce que ce genre, peu développé ici, surtout dans la sphère fantastique, lui permet d'inventer comme un démiurge. Alors, il mijote un autre scénario, très différent du Marais, mais tout aussi insolite et fou.

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