Le jeu des chiffres

Le film Bon cop, bad cop fracasse des records, et l’industrie s’arrange pour que ça se sache...
Photo: Le film Bon cop, bad cop fracasse des records, et l’industrie s’arrange pour que ça se sache...

Ce week-end, le film Bon cop, bad cop est devenu le plus profitable de l'histoire du cinéma québécois alors que Broue a annoncé son entrée dans Le Livre des records Guinness. Que cache ce fétichisme de la statistique culturelle?

C'est fait, et on l'aura su. Les médias québécois ont suivi à la trace les performances au box-office de Bon cop, bad cop jusqu'à l'occupation de la première place des films les plus profitables, célébrée triomphalement en début de semaine. Cette comédie bilingue et policière détrône l'avare Séraphin en totalisant des recettes de près de 9,4 millions de dollars. Ici, le duo de policiers formé par Patrick Huard et Colm Feore fait même la barbe aux deux blockbusters de l'année, Da Vinci Code et Pirates des Caraïbes - Le Coffret du mort. Ce dernier a de quoi consoler ses producteurs américains avec un bon milliard amassé en quelques mois dans les guichets du monde entier.

Tous les secteurs finissent par jouer ce jeu des chiffres sur les arts et les lettres. Qui ne sait pas que l'auteure J. K. Rowling est la femme la plus riche d'Angleterre et qu'elle est même plus fortunée que la reine Élisabeth grâce à sa série Harry Potter? Delirium, du Cirque du Soleil, figure en sixième place sur la liste des spectacles musicaux les plus profitables de la première moitié de 2006. Madonna occupe la première place. Le Musée d'art contemporain a émis un communiqué pour célébrer les 63 000 visiteurs attirés cet été par la belle exposition Brian Jungen. Toujours cette semaine, la troupe de Broue organisait une conférence de presse pour saluer son entrée dans le Livre des records Guinness à titre de pièce de théâtre jouée le plus longtemps par les mêmes comédiens.

Comment expliquer cette obsession statistique? Il ne faut évidemment pas négliger l'explication «interne»: les journalistes demeurent franchement obsédés par les chiffres. Donnez-nous une statistique et nous vous fabriquerons une belle manchette. Mea culpa... Les médias adorent aussi les listes: les cent films à voir, les dix meilleurs livres, etc.

L'industrie

Il faut aussi fouiller du côté de l'industrie du divertissement. L'idolâtrie du tourniquet relaie parfaitement la marchandisation de la culture. C'est ce que montrent Dade Hayes et Jonathan Bing, du magazine américain Variety, dans leur essai Open Wide - How Hollywood Box Office Became a National Obsession (Miramax Books, 2004). Ils expliquent que les grandes productions ont maintenant une espérance de vie très limitée. Le film Alexandre, d'Oliver Stone, a nécessité trois ans de travail et des centaines de millions de dollars mais a crevé sur les écrans en trois semaines. Dans cette lutte impitoyable, les statistiques de réussite peuvent servir d'arme efficace. En gros, les producteurs inondent le marché («opening wide», voilà le mot d'ordre), diffusent les données sur la popularité de leur produit et espèrent accumuler un maximum de profit en un minimum de temps, en tout cas avant que la mauvaise nouvelle sur la piètre qualité de leur film ne se répande. Le dernier volet de la trilogie Matrix a réussi ce coup fumant et aveuglant.

La combine remonterait à Jaws, de Spielberg, au milieu des années 70, un très bon film au demeurant. Les Dents de la mer a empoché sept millions à son premier week-end et les patrons du studio ont vite compris que cette seule donnée constituait un leurre à médias. Les résultats ont été diffusés. Depuis, le truc a été répété ad nauseam. Soit dit en passant, le même Spielberg répète qu'en retenant le nombre d'entrées plutôt que les revenus, son film E.T. demeure le plus populaire de l'histoire.

En fait, bien peu de gens peuvent tirer des conclusions de ces données. Les entreprises n'ouvrent presque jamais leurs livres comptables pour fournir un portrait juste de la situation financière, dépenses et revenus clairement ventilés. Les chiffres ne signifient rien sans les coûts de production et de publicité ou les avantages consentis à Patrick Huard ou Johnny Depp.

Des données plus fiables

Au moins, au Québec, on a aujourd'hui un Observatoire de la culture et des communications pour produire des données fiables. On ne peut pas le regretter, et les professionnels des arts réclamaient la production de données fiables depuis des années. Seulement, la seule création de cette machine à produire des données s'inscrit un peu dans le mouvement fétichiste de la marchandise, non?

Ce n'est d'ailleurs pas innocent ni sans conséquences. Téléfilm Canada distribue maintenant des primes au rendement aux guichets. Il s'en trouve du côté des éditeurs pour réclamer une telle mécanique dans le domaine du livre. Les animateurs de radio qui ne livrent pas l'auditoire sont chassés des ondes. TVA a euthanasié la série Vice caché malgré sa santé appréciable, avec près d'un million de téléspectateurs. L'accent mis sur les plus profitables a des effets pervers jusque-là. La culture se transforme en terrain darwinien, mais il s'agit d'un darwinisme particulier, néoconservateur à souhait: ce ne sont plus les mieux adaptés mais les plus forts et les plus rentables qui survivent, avec la bénédiction de l'industrie des médias concentrés et du public.

Chacun devient un critique, dit-on parfois. Chacun se transforme aussi en directeur de studio de production. Au bout du compte, comme le citoyen, le cinéphile se métamorphose en consommateur, tout simplement. Triste époque.

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