Au pays des orphelins

Le Journal de Knud Rasmussen: un rare moment de cinéma magique et grandiose.
Source: Alliance Atlantis
Photo: Le Journal de Knud Rasmussen: un rare moment de cinéma magique et grandiose. Source: Alliance Atlantis

Difficile de pas s'étonner devant la fracture qui divise les cinéphiles après la projection du Journal de Knud Rasmussen de Norman Cohn et Zacharias Kunuk. Certains qui avaient apprécié Atanarjuat, le précédent long métrage de l'Inuit Kunuk, rejettent celui-ci.

À ma grande stupeur. Éblouie, je crie pour ma part au grand film. Un rare moment de cinéma magique et grandiose nous est ici offert, sans concessions narratives, avec une authenticité conjuguée à un art consommé.

La structure même du film (où la narratrice, une vieille femme inuit, se remémore sa jeunesse en flashbacks en alternance avec les points de vue des Européens de passage, simples témoins au fond), s'autorise un flou artistique. Le genre hybride, flottant entre document ethnologique, conte fantastique et drame du choc des cultures, en déconcerte aussi plusieurs.

Mais c'est en plongeant au coeur de cette oeuvre atypique, lente et dévorante, avec ses accents de cinéma direct, qu'on assiste subjugué à un film qui évoque certaines tragédies grecques, tant par les mécanismes implacables mis en branle que par la conclusion déchirante du récit.

Basé sur les journaux et enregistrements de voyage de l'explorateur danois Knud Rasmussen en 1922 à Iglulik, alors qu'il visitait la région en compagnie d'un marchand et d'un anthropologue (tous trois parlaient inuktituk et furent donc acceptés par la communauté), les regards posés sur l'acculturation d'un peuple sont à la fois intérieurs et extérieurs. Après Atanarjuat, the Fast Runner de Kunuk, situé dans un passé mythique, c'est dans un passé récent au carrefour des anciennes traditions et de l'évangélisation chrétienne que s'inscrit The Journals... Captant le moment charnière des ruptures et des déchirements.

Au centre: le magnifique personnage du grand chaman Avva (sensible, intense Leah Angutimarik) aux côtés de sa femme et de sa fille Apak. Cette dernière, en des scènes d'une grande beauté (images blanchies, fantomatiques), fait l'amour toutes les nuits avec son mari défunt dont elle étreint l'esprit.

De fait, esprits et humains cohabitent, jusqu'à ce que les Inuits leur tournent le dos pour embrasser la foi en Jésus. Et ce flottement entre les mondes s'offre avec une grâce lumineuse où les frontières de la raison et de l'intuition s'estompent.

Cohn et Kunuk destinent le film au premier chef à la communauté inuite, pour l'aider à comprendre ses racines. Tout, décors (les igloos) — mais le gros de l'action se joue dans la toundra bleutée —, costumes (qui paraissent quand même tous trop neufs), est documenté, reconstitué. Les coutumes également, à travers ces passionnants témoignages sur les tabous alimentaires et sociaux qui constituaient l'ordinaire des anciens Inuits. Interdiction de manger certaines parties de l'animal, etc. Pour un chaman, les tabous se multipliaient. Passer outre signifiait perdre ses pouvoirs magiques.

Par-delà ces enseignements sur une conception du monde engloutie, The Journals s'appuie sur la complexité des relations humaines et les rigueurs du climat arctique qui accule le groupe à la famine. Le choc entre les Inuits christianisés et les traditionalistes est illustré avec brio, sur fond de chants collectifs. Lyrisme, symbolisme, non-dits se marient, laissant le spectateur imaginer le reste.

La force de ce film, qui démontre implacablement comment une culture s'éteint au profit d'une plus puissante, est immense. La scène finale entre chaman et esprits éblouit et bouleverse par sa représentation symbolique théâtrale d'une pure tragédie, qui n'accuse pourtant personne, mais démontre avec une poésie extraordinaire l'impact des reniements. En extrapolant, ce drame des Inuits tournant le dos à leur culture millénaire renvoie à celui de tant d'Africains, de Polynésiens, de tous ces peuples rendus orphelins de leur âme au contact des Blancs.

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