Portrait (trop) noir d'une ville damnée

Le projet a des airs de Yellowknife de Rodrigue Jean, qui nous entraînait avec panache dans une petite ville violente et suffocante. On pense aussi à Que Dieu bénisse l'Amérique de Robert Morin, à cause du climat de peur engendré par un tueur en série qui rôde dans le coin. Les thématiques parentes sont une chose, le traitement une autre.

La réussite d'un film dépend avant tout de sa touche personnelle. Or Black Eyed Dog, première oeuvre en anglais du Québécois Pierre Gang (le cinéaste de Sous-sol), située dans la petite ville perdue de Riverton, Nouveau-Brunswick, avec sa crudité, sa violence, n'arrive guère à créer un univers cohérent susceptible de soutenir l'intérêt.

Black Eyed Dog constitue une incursion dans une ville qui souffre et torture ses habitants. À moins que ces derniers ne soient les artisans de leur propre malheur. Au centre de l'histoire: la serveuse Betty (Sonya Salomaa), qui a remisé ses rêves de carrière de chanteuse pour des amours malheureuses avec son chum Wayne (David Boutin, convaincant mais desservi par un rôle caricatural), voyou sans envergure, dont le petit frère David (Brendan Fletcher) se prostitue pour des peanuts.

Cette faune pas très glorieuse brûle de sortir de son trou. Le jeu des comédiens n'est globalement pas mauvais, encore que Sonya Salomaa (actrice de Colombie-Britannique) paraisse trop belle, trop lisse pour ce rôle de femme amère marquée par la vie. James Hyndman incarne un reporter de passage qui la courtise. Et Anne-Marie Cadieux (a-t-on idée d'enlaidir à ce point la superbe actrice?) joue une collègue serveuse dans le boui-boui local.

Le scénariste Jeremy John Bouchard a voulu exprimer sa révolte face à un milieu étouffant et minable. Mais il en a trop mis. Pourquoi tous ces cris! Betty n'arrête pas de hurler après tout ce qui bouge. Ça va, on a compris sa détresse. Faut-il que son personnage soit désagréable à ce point? Le spectateur crie grâce!

Et toutes ces invraisemblances psychologiques... Hyndman, si doux, qui fait l'amour à Betty comme un cuistre. Un petit garçon, témoin de plusieurs meurtres, inerte à un point qui frise l'impossible. Betty soulevant seule un cadavre jusqu'à la falaise... Le personnage de David Boutin, violent et sans envergure même dans le crime, enfile les gaffes jusqu'à l'absurde. Entre le grotesque et le tragique, les deux registres n'arrivent guère à s'imbriquer.

Il est certain que Pierre Gang n'a pas voulu livrer un film léché à travers ce portrait noir d'une ville damnée. Mais Black Eyed Dog peine vraiment à trouver son souffle et son rythme. Les personnages manquent trop de nuances pour exister, pour convaincre et toucher. Et leurs faits et gestes s'enchaînent à contre-temps, trop forcés, mal alignés sur leurs patins à roues. N'en jetez plus...

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