Tuer à l'heure du thé

Dans le petit monde imaginaire du crime à l'anglaise dont Agatha Christie serait la grand-mère réconfortante, les meurtriers élaborent leurs plans entre la poire et le fromage, ou encore regardent souffrir leur victime en sirotant une tasse de thé. C'est ce climat d'élégance absurde que l'on retrouve dans Keeping Mum, de Niall Johnson (scénariste du drame aux accents paranormaux, et paranoïaques, White Noise), une comédie riche en mots d'esprit et très économe en effusions de sang. Même si les cadavres s'accumulent.

Les deux premiers sont cachés au fond d'une malle, tachant le plancher du compartiment à bagages d'un train. Rosemary, jeune voyageuse enceinte et d'une jovialité suspecte, ne voit rien d'anormal à y entasser les corps de son époux et de sa maîtresse. Au milieu des années 1960, l'épouse humiliée est condamnée à la prison. Quarante ans plus tard, dans le village de Little Wallop, le pasteur de la paroisse, Walter Goodfellow (Rowan Atkinson, plus connu sous le nom de Mr. Bean), y ennuie tout le monde avec ses sermons, y compris sa femme Grace (Kristin Scott Thomas).

Le dimanche, madame préfère rester au lit, souffrant d'insomnie à cause des hurlements du chien du voisin. Inquiète à l'idée de voir sa fille se transformer en nymphomane et son fils devenir le souffre-douleur de son école, elle accumule aussi les frustrations auprès d'un mari qui, depuis qu'il se dévoue à Dieu, a perdu son sens de l'humour et son appétit sexuel. Elle se jette alors dans les bras de Lance (Patrick Swayze, une relique des années 1980, qui aurait dû le rester), son instructeur de golf. C'est à ce moment que débarque Grace (Maggie Smith), la nouvelle gouvernante, traînant une malle mystérieusement semblable à celle de Rosemary. Véritable magicienne, elle transforme la maisonnée en havre de paix. Mais il faut voir de quelle manière...

Même ceux qui finissent toujours perdants au jeu Clue auront vite flairé ce qui se trame dans Keeping Mum. Cette petite comédie (très) légèrement macabre ne cherche pas à nous embrouiller inutilement, le spectateur ayant toujours une bonne longueur d'avance sur ces personnages empêtrés dans leurs névroses. Tous les coups sont ici permis, mais c'est à nous d'imaginer ce qu'un coup de pelle, ou de fer à repasser! peut provoquer sur les pauvres victimes du serial killer sentant les sablés et le pudding.

Avec son esthétique sans bavures ni fantaisie, pouvant facilement se glisser dans la programmation de Mystery! au réseau PBS, Keeping Mum séduit par ses charmants mots d'esprit, les personnages débitant parfois des insanités sur un ton snobinard, et avec un accent british délicieux. Les acteurs qui ont le bonheur de défendre ces figures légèrement caricaturales y injectent une bonne dose de sympathie et un soupçon d'humour jamais outrancier. Rowan Atkinson et Kristin Scott Thomas forment bien sûr un couple improbable, mais puisque ce n'est pas la seule absurdité du film, on finit par y croire. Et dès que s'avance Maggie Smith, qui ne lasse jamais grâce à son autorité naturelle et un jeu tout en finesse où un simple regard ou un sourcil retroussé en dit parfois très long, Keeping Mum devient un petit cake délicieux grignoté à l'heure du thé. Une façon polie de décrire un joli film qui ne laisse pas beaucoup de traces dans l'assiette, et encore moins dans la mémoire.

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