Entrevue - Par un beau soir d'hiver dans le Chinatown...

La phrase est tombée d'un coup sec, comme si Patrice Sauvé tentait de remettre les pendules à l'heure et de s'éloigner d'un rôle qui n'est pas le sien, celui de porte-étendard: «Cheech ne parle surtout pas de la génération des 30 ans.» S'il sentait le besoin de faire la précision, c'est que le réalisateur est d'abord connu pour l'une des meilleures séries télévisées des dernières années, La Vie, la vie, devenu un miroir pour les trentenaires et un mode d'emploi pour les autres générations qui n'arrivent toujours pas à les comprendre.

Rencontré bien avant la première et la sortie de Cheech, et donc avant le petit esclandre du comédien Patrice Robitaille à Tout le monde en parle, Patrice Sauvé est intarissable sur cette adaptation de la pièce de François Létourneau. Pour le cinéaste, c'est plus qu'un premier long métrage de cinéma, c'est quelque chose qu'il attend fébrilement «depuis 20 ans», depuis la fin de ses études à Concordia. Après avoir vu la production théâtrale, il rêvait de transposer cet univers de gangsters minables, de célibataires désoeuvrés et de prostituées au coeur de pierre (ou en mille miettes), une oeuvre éclatée, dans le temps et l'espace.

Et il fut convaincant aux yeux de la productrice Nicole Robert, qu'il connaissait depuis La Vie, la vie, et de Létourneau, à la fois comédien (Québec-Montréal), dramaturge (Stampede) et maintenant scénariste (la série Les Invincibles). Pour lui aussi, Cheech constituait un baptême, celui de scénariste de cinéma.

Schizophrénique...

D'autres réalisateurs, cantonnés au rôle de metteur en ondes, auraient été impressionnés de débarquer sur le plateau de Cheech, pourvu d'un budget de 4,5 millions. Après les délires paranormaux, et coûteux, de la série Grande Ourse, Patrice Sauvé n'affichait pas, du moins en apparence, la panique des débutants. «Mon stress se situait au niveau de la rigueur stylistique, souligne-t-il. Je voulais que chaque plan ait un sens, que l'on maintienne toujours la cohésion, malgré 28 jours de tournage, une tempête de neige à créer et de multiples lieux. Car Cheech, ce n'est pas la réalité, c'est un monde composé de toutes pièces, une esthétique hors du réel.» Et il reconnaît que la fiction télévisuelle a ses avantages. «Dans une série télévisée, tu fais davantage de deuils et de compromis honorables. Si tu manques ton coup pour une scène, il est possible de modifier le rythme de l'épisode. Au cinéma, surtout pour un récit se déroulant sur une journée, tu dois garder le cap à tout prix.»

Et pour raconter cette histoire qui fait la belle part aux paranoïas d'un propriétaire d'une agence d'escortes (Patrice Robitaille) dépressif et catastrophé de voir que l'on a volé son book de jolies filles (incarnées notamment par Anick Lemay et Fanny Mallette), Sauvé n'a pas hésité, de concert avec Létourneau, à bousculer ce que Cheech était sur les planches, production à succès ou pas. D'ailleurs, le dramaturge constate que «Patrice a mis beaucoup de lui dans le film». Et s'il y interprète le rôle d'Olivier, un homme sexuellement insatisfait et terrorisé à l'idée de faire appel aux services d'une escorte, il savait que sa présence sur la plateau était celle de l'acteur, pas de l'auteur surveillant celui qui transforme son oeuvre.

Létourneau se souvient à peine de la genèse de Cheech («Je crois que tout est parti d'un conte de Noël, écrit pendant mes études au Conservatoire d'art dramatique, sur un homme seul contactant une prostituée.») mais se rappelle très bien la difficulté de revisiter, trois ans plus tard, une de ses pièces: «De ce texte, il fallait extraire un film. Et au moment de cette nouvelle écriture, je la jouais à tous les soirs: c'était schizophrénique...»

Voilà un qualificatif qui semble bien décrire ce film, qui se déroule dans un ailleurs à la fois familier et déroutant (Noël s'y chante en cantonais...), où l'accent est bien d'ici mais parlé dans le décor, dont celui du Chinatown, d'une quelconque ville nord-américaine à la fin de décembre. «Je tenais beaucoup à ce décalage, précise Patrice Sauvé. Depuis La Vie, la vie, je m'acharne à présenter Montréal comme quelque chose qui dépasse son identité, un tableau de nos vies. Et Cheech, c'est une fable pour adultes, un peu à la manière d'André Forcier dans Au clair de la lune, là où les rigueurs de l'hiver côtoient un exotisme pathétique. C'est un film sur les mirages, et surtout sur des gens qui ne regardent pas leurs failles.»

À ce sujet, François Létourneau cherche lui aussi à préciser la portée de Cheech, qui n'est pas plus un portrait de génération qu'une plongée dans le monde des proxénètes. «En fait, dit-il en souriant, l'idée du book m'est venue en regardant ceux que possèdent les agents d'artistes. Pendant l'écriture de la pièce, je n'ai pas fait de recherches sur ce milieu; je lisais des ouvrages de psychologie sur la dépression. Au fond, je traite de la solitude. Bien sûr, ceux qui ont vu la pièce ont découvert la version de Frédéric Blanchette, et au cinéma, ils verront celle de Patrice. Certains établissent déjà des comparaisons, mais ce sont deux médiums différents.» Est-ce que le public — et la critique... — est prêt pour ce dépaysement? Un début de réponse est prévu pour le 6 octobre.

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