Ciné-canons

Le scénariste, cinéaste et ancien critique Paul Schrader (American Gigolo, Cat People, Mishima, Light Sleeper, Affliction) s'est attaqué à plus grand que lui: l'histoire du cinéma. Le plus étonnant, c'est qu'il a réussi à apprivoiser la bête, ou du moins à la capturer. Dans un essai intitulé Canon Fodder et publié ce mois-ci dans la revue Film Comment, il condense les idées maîtresses d'un ouvrage qu'il a abandonné, dans lequel il espérait définir le chef-d'oeuvre cinématographique au moyen de sept critères spécifiques: la beauté, l'étrangeté, l'unité entre la forme et le propos, la tradition, l'intemporalité, l'action spectatorielle et la force morale (au sens large).

Pourquoi cet exercice de canonisation? Parce que le septième art, auquel le scénariste de Taxi Driver ne prédit pas un brillant avenir, a donné lieu à trop de films pour que le cinéphile d'aujourd'hui puisse se faire une idée nette de ses courants, de ses écoles et de ses films phares. En outre, la critique cinématographique ne joue plus son rôle de guide: «Chaque année, les écrits cinématographiques se polarisent davantage, avec à une extrémité l'approche impressionniste des populistes, à l'autre extrémité le jargon et les considérations extra-filmiques des universitaires. [...] Tout comme les lecteurs, les spectateurs de cinéma doivent pouvoir se fier à une sagesse cinématographique dispensée dans les écrits. Or, cette sagesse est de plus en plus pervertie par des critères populistes et académiques. D'où la nécessité de redéfinir le canon cinématographique.»

En d'autres mots, Schrader entend aujourd'hui revenir à des critères et une façon de faire disparue depuis les années 1980, alors qu'on sacrait info le potin de stars et institué le box-office comme seule mesure du succès d'un film. À preuve, un critique qui déclare que Bon Cop, Bad Cop est un film sans intérêt passe aux yeux de la grande majorité pour un râleur de première. À l'inverse, encenser une oeuvre exigeante le fait passer pour élitiste.

Schrader soutient pour sa part qu'«un peu d'élitisme ne peut faire de mal» dans ce monde de best-of, de top 10 et de thumbs up. Dans une envolée où il s'en prend au cinéma dit trash et, à demi-mot, à son pape Quentin Tarantino (Kill Bill, Pulp Fiction), l'auteur dit ceci: «Les films sont devenus des assemblages d'éléments de culture populaire; le seul qui critère qui prévaut, c'est le plaisir. Est-il "fun"? Est-il "cool"? Est-il "hip"? On ne fait plus la distinction entre la grande culture et la culture populaire, entre ce qui est original et emprunté, existentiel et ironique, mélancolique ou parodique, Shakespeare et Stephen King, Les Enfants du paradis et The Dukes of Hazzard — tout ce qui compte, c'est la façon dont c'est assemblé. Et quoi que tu fasses, ne prétends pas que ça puisse avoir un sens qui transcende l'instant présent. La sensation a remplacé le sens.»

Après ce long préambule de 13 pages de magazine bien serrées, Schrader met cartes sur table et, à partir des critères énumérés plus haut (et longuement explicités à grands renforts de citations de Kant, Jung, T. S. Elliot, Hegel, etc.), dresse sa liste des 60 meilleurs films de l'histoire du cinéma. Lesquels sont, à quelques détails près, et abstraction faite de leur rang, ceux que l'histoire a déjà sacrés. En tête toutefois: La Règle du jeu, de Jean Renoir, sans lequel «aucun canon cinématographique ne serait concevable», dit Schrader.

Pas de grande surprise, du reste, dans cette liste où l'auteur s'est astreint à élire un seul titre par cinéaste. Si bien que Masculin-féminin de Godard prend la place d'À bout de souffle, que Le Genou de Claire de Rohmer prend celle de Ma nuit chez Maud, que La Notte d'Antonioni prend celle de L'Avventura, que Crimes and Misdemeanors d'Allen prend celle de Manhattan.

Prudemment, l'auteur d'une monographie sur Bresson, Ozu et Dreyer a sacré canons quelques films récents, dont In the Mood for Love de Wong Kar-wai et Parle avec elle de Pedro Almodóvar. J'aurais pour ma part aimé y retrouver un John Cassavetes et un Robert Altman, un Ken Loach et un Mike Leigh, un Zhang Yimou et un Shohei Immamura. Ce qui nous ramène à cette question: Est-il possible de dresser pareille liste avec une entière objectivité? Schrader, cela dit, n'y prétend pas. Et son texte, d'une intelligence et d'une éloquence rares, donne envie de parler de grand cinéma. Sans nostalgie, avec exigence.

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