Un Beatle dans le collimateur

C'est pas d'aujourd'hui, certainement pas depuis fiston Bush, que les stars du rock se mêlent de politique: Bono et les Dixie Chicks n'ont rien inventé. Dans l'autre siècle, plus précisément au début des années 70, alors que les G.I.'s chassaient la mouche tsé-tsé dans les rizières (au lieu d'avaler de la poussière dans le désert, variante moderne), un ex-Beatle prénommé John et sa Japonaise d'avant-garde avaient élu domicile à New York, où ils frayaient avec tout un tas de révolutionnaires chevelus, participant à toutes les manifestations, dénonçant les injustices sur toutes les tribunes, en plus de fournir les hymnes, de Give Peace A Chance à Power To The People.

Les causes ne manquaient pas en ces heures troubles et le célébrissime couple n'en ratait pas une: le double disque Some Time In New York City, paru en 1972, avec pochette en forme de journal, les proposait à sa une, mauvaise chanson après mauvaise chanson. L'Irlande à feu et à sang, les émeutes à la prison d'Attica, le procès de l'activiste Angela Davis, la condamnation du très chevelu John Sinclair à dix ans ferme pour deux malheureux joints malencontreusement fourgués à un agent ricanant sous sa fausse barbe (John Sinclair), tout était sujet d'indignation et prétexte à rimes lourdes. Il y avait surtout We're All Water, où l'impayable Yoko Ono égratignait les tympans des fans de Lennon tout en notant que rien ne différenciait Mao de Nixon une fois tout nus (montage photo à l'appui). Constat qui ne fit point rigoler «Tricky Dicky» Nixon, alors en pleine campagne de réélection: Hoover et ses molosses du FBI furent lâchés, et le département de la Justice s'employa à déporter ces indésirables. Après des années de harcèlement, Nixon parti cuver son Watergate, Lennon obtint sa carte de résidence permanente et s'installa aux États. Ultime ironie, c'est là, en toute liberté, qu'il mourut assassiné cinq ans plus tard.

Beau sujet de documentaire, se sont dit les producteurs-réalisateurs David Leaf et John Sheinfeld. Sujet brûlant d'actualité, ont-ils déduit, l'équation Bush-Irak et Nixon-Vietnam allant de soi. De quoi ressortir des boules à mites les hérauts de la contre-culture américaine, de Bobby Seale (ex-meneur des Black Panthers) au penseur Noam Chomsky. Cela donne, sur l'air de Working Class Hero, une grosse heure et demie de rappels historiques à sens unique, sorte de cours d'immersion en activisme pratique pour la relève anti-Bush, avec la bataille juridique de Lennon comme exemple extrême de paranoïa gouvernementale. Sur grand écran, mettons que ce n'est pas du Michael Moore, tous les témoins évoquant les batailles passées avec un sérieux qui sent l'autojustification à pleins nasaux. On attendra le DVD: zapper Yoko, Mario Cuomo et Carl Bernstein ne pourra pas faire de mal.

Lennon, lui, en ressort comme le gentil rêveur de l'époque, séduit (et manipulé) par les Jerry Rubin et Abbie Hoffman de la gauche militante comme il l'avait été cinq ans plus tôt par le Maharishi. Encore heureux que les documents d'archives témoignent de son sens de l'humour et de sa vivacité d'esprit, demeurés intacts envers et contre tout (y compris lui-même), rendant le documentaire supportable et parfois attendrissant, au-delà de la réunion nostalgique d'ex-révolutionnaires.

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