Une rétrospective des oeuvres de Chantal Akerman à la Cinémathèque québécoise

Source: Cinémathèque québécoise
La prolifique et hors caste cinéaste belge Chantal Akerman est tantôt accessible, tantôt arrimée à un registre d’austérité.
Photo: Source: Cinémathèque québécoise La prolifique et hors caste cinéaste belge Chantal Akerman est tantôt accessible, tantôt arrimée à un registre d’austérité.

On ne définit pas Chantal Akerman, une des cinéastes les plus inclassables et les plus exigeantes qui soient. Tantôt commercialement accessible, tantôt arrimée à un registre d'austérité. Entre documentaires engagés et oeuvres de fiction lancinantes, chevauchant courts ou longs métrages, elle étonne. On la reconnaît pourtant chaque fois. Question de style. Ou de regard aigu.

Jointe à Paris au téléphone, elle déclare tout simplement qu'elle évite de se répéter d'une oeuvre à l'autre. Mais des constantes émergent dans son cinéma: ses lieux de passage — hôtels, plages, gares, frontières —, ses étreintes muettes qui ne comblent jamais tout à fait les amants mis en scène, les longs plans, le mouvement de ses travelings.

«À mes yeux, le frontière entre la fiction et le documentaire est un peu poreuse, estime-t-elle. J'aime qu'il y ait quelque chose de l'ordre du documentaire dans mes fictions, et vice-versa.»

Côté rétrospective, Chantal Akerman avait déjà eu, en 2004, les honneurs du prestigieux centre Pompidou de Paris. Déjà en 1995, la Galerie nationale du Jeu de paume lui a rendu hommage avec l'intégrale de ses films.

Depuis 1968, Akerman creuse son sillon d'intimité, de courage et de mystère. Les longs plans quasi muets, elle aime: «Le spectateur peut ainsi ressentir ce qu'est le temps. Le cinéma, en général, tente de faire oublier ce passage du temps. Pas le mien.»

Son dernier film, Là-bas, part d'un simple plan fixe à Tel-Aviv: un immeuble, un balcon, le regard sur les voisins et sur les propres détresses de la locataire, un suicide récent, l'ombre de l'intifada. Au public d'inventer le reste.

«Là-bas ouvre sur les possibles et les impossibles, commente la cinéaste. Le spectateur est invité à partager une expérience intime, personnelle, à se demander: "Y a-t-il un là-bas meilleur qu'ici?" Cet espace de l'inatteignable constitue le sujet du film. Je l'ai fait sans argent, sans rien demander à personne. Chaque oeuvre commande ses conditions de parcours.»

Un des meilleurs films d'Akerman est une adaptation de La Prisonnière, de Proust, intitulée La Captive, réalisée en 1999 et donnant la vedette à Sylvie Testud et Stanislas Merhar. Une oeuvre sur la jalousie d'un homme et le silence de sa flamme, avec le mécanisme implacable de leur rapport comme un couvercle noir posé sur la mort inévitable. Akerman nie avoir suivi les lignes d'influence de Vertigo, d'Hitchcock, ou de Mort à Venise, de Visconti, et déclare obéir à des processus inconscients plutôt qu'imiter des modèles.

Pourquoi le cinéma?, demande-t-on à la Bruxelloise, fille d'un tailleur de cuir. «J'étais allée avec une amie voir Pierrot le fou, de Godard. Auparavant, j'ignorais qui était Godard et ce qu'était le cinéma. En sortant de là, j'ai voulu en faire aussi.»

Déjà en 1968, son court métrage Saute ma ville dégageait une atmosphère, avec une tendance à l'autobiographie, à l'expérimentation, au burlesque. C'est son remarquable Jeanne Dielman, 23, quai du Commerce, 1080 Bruxelles, qui la révéla vraiment, grâce à ce portrait patient, quotidien et saisissant de vérité d'une ménagère et prostituée (incandescente Delphine Seyrig). Une oeuvre fluide comme Les Rendez-vous d'Anna (avec Aurore Clément, une autre de ses actrices fétiches), réalisée en 1978, assoit son regard sur l'Europe encore brisée par la guerre, sur la quête amoureuse jamais comblée, sur la solitude. Et comment passer sous silence des films sur la passion comme Toute une nuit, en 1982, Nuit et jour, en 1991, Un divan à New York, en 1996, réunissant Juliette Binoche et William Hurt.

Souvent, elle verse dans le documentaire, dont le récent De l'autre côté (2002), où elle a capté aux États-Unis et au Mexique ce peuple de la frontière, les Mexicains qui sautent la clôture à leurs risques et périls.

«Il y a des choses qui me bouleversent, avoue-t-elle. Alors, de temps en temps, je vais au charbon, Sans vouloir faire des documentaires politiques, j'essaie alors de mettre l'accent sur l'humain, afin que chacun comprenne que l'endroit porte en lui d'autres endroits. Ce n'est pas seulement dans Là-bas que les gens se conduisent mal. Mes documentaires portent davantage sur les frontières psychologiques que physiques.»

Chantal Akerman a choisi de voir grand pour son prochain film, duquel elle n'a pas envie de révéler grand-chose, hormis sa vaste ambition. «Je pense que nous nous trouvons aux abords de la troisième guerre mondiale et que personne ne sait par quel bout prendre la chose. Ça dépasse les gouvernements, pour se jouer au niveau des multinationales. Le XXIe siècle possède son langage quasi schizophrène entre l'intime et le planétaire. L'écart entre ce que les gens ressentent au quotidien et ce qui est en train de se passer dans le monde est devenu énorme. Et j'ai envie de parler de ça.»

- Rétrospective complète des oeuvres de Chantal Akerman, du 28 septembre au 15 octobre, à la Cinémathèque québécoise.

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