Des frontières trop floues

On accordera à Michel Gondry une inclination à évoluer hors des sentiers battus, sans crainte de s'égarer dans des mondes parallèles, de sombrer dans le ridicule ou de perdre son public. Il avance en spirale, là où la ligne droite semble à tant d'autres l'unique voie d'accès narrative. Audace au menu, donc, à défaut de toujours frapper dans le mille.

Son oeuvre précédente, Eternal Sunshine of the Spotless Mind (Du soleil plein la tête), avec en vedette Jim Carey et Kate Winslett égarés dans le labyrinthe du temps, avait ébloui la galerie par sa complexité.

Or voici que son dernier film The Science of Sleep, tourné à Paris en trois langues (français, anglais, espagnol), quoique fort audacieux, part en tout sens et égare son originalité de traitement dans un scénario trop faible pour en soutenir l'armature.

On y suit un jeune artiste (Gael Garcia Bernal) qui, après la mort de son père au Mexique, retourne chez sa mère (Miou-Miou) à Paris. Entre un travail fastidieux dans l'illustration de calendriers, les rêves qui agitent son cerveau fertile durant le sommeil et le voisinage amoureux d'une artiste (Charlotte Gainsbourg) égarée comme lui dans un monde trop prosaïque, son univers change de dimension à chaque instant.

L'histoire, en partie autobiographique, n'arrive guère à trouver son centre et s'effiloche à qui mieux mieux. Même le potentiel des trois langues ne paraît guère utilisé à bon escient. Le film enfile quelques perles, cependant. Alain Chabat, en collègue libidineux, offre une prestation forte et amusante. Charlotte Gainsbourg joue en finesse un rôle pourtant mal défini. Gael Garcia Bernal, ailleurs si solide (Carnets de voyage, Amores Perros, La Mala Educación, etc.) fait ce qu'il peut sans donner chair à un personnage de bric et de broc.

Décors et figurines d'animation entourent les acteurs. Le procédé n'est pas nouveau, bien entendu, quoique peu courant dans les longs métrages de fiction. Peu d'effets spéciaux numériques, mais de nombreux modèles de carton, des animaux de peluche cousus main, qui confèrent un vrai charme visuel au film. Dommage que, dans cette romance trop alambiquée, la psychologie des personnages s'égare à ce point, car la direction artistique et les techniques d'animation valent vraiment le détour.

Il est amusant de faire le lien entre The Science of Sleep et la rétrospective Quand l'animation rencontre le vivant qui roulera à la Cinémathèque québécoise jusqu'au 12 octobre. Sous la gouverne de Marcel Jean, on y démontre à quel point les frontières entre le cinéma d'acteurs et l'animation sont devenues floues. Or The Science of Sleep constitue l'illustration parfaite de cet axiome.

À travers son parcours, Gondry a réalisé aussi plusieurs vidéos de musique, parents de The Science of Sleep. Mais ici, la romance manque de colle pour unir ses parois. En fait, le scénariste Charlie Kaufman semble avoir été le génie du duo. C'est à quatre mains avec Gondry qu'il avait écrit le brillant Eternal Sunshine of the Spotless Mind, où la mémoire effacée, le passé cyclique ouvraient sur les mises en abîme. Kaufman avait été aussi (sans Gondry) derrière les merveilleux et tortueux Dans la peau de John Malkovich et Adaptation, deux films devenus objets de culte.

Dans cette série «cinéma éclaté», The Science of Sleep se révèle être l'élément faible du lot qui démontre les limites du procédé. À moins qu'il ne se contente d'être une sorte de pétard mouillé.

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