Histoire d'eau

On ne peut reprocher à Jean Beaudin d'être inconstant. Même devant un échec comme Nouvelle-France se profile, sous le fatras, la passion d'une femme en avance sur son temps qui aurait pu se nommer Cordélia. Mis à part cette parenthèse historique, le cinéaste s'est engagé sur la voie du thriller psychologique (Being at home with Claude, Souvenirs intimes, Le Collectionneur), dépeignant des personnages désaxés, mais dont la folie et la soif de vengeance finissent par nous attendrir plutôt que nous répugner.

Sans elle relève de la même logique, celle de rendre poreuses les frontières entre bien et mal et de donner de notre époque un reflet pessimiste et inquiétant, souvent peuplé d'artistes, écrivain, peintre ou sculpteur, qui courent un grave danger ou sont victimes de leur propre démence. C'est cette même fragilité qu'affiche Camille (Karine Vanasse, d'une sincérité évidente, mais forçant souvent la note), une jeune violoniste traînant son spleen en Italie, rapatriée au Québec après s'être effondrée dans un musée de Florence. Dernière victime en lice du syndrome de Stendhal? L'explication serait bien rassurante, pour elle comme pour son entourage.

Inconsolable depuis la disparition de sa mère (Marie-Thérèse Fortin), Camille refuse de croire à sa mort et, contre l'avis de tous, part en direction de Matane, là où elle a été vue pour la dernière fois. En compagnie d'un violoneux bohémien (Maxim Gaudette), ses recherches l'amènent jusqu'aux îles de la Madeleine. Elle fait alors face à l'hostilité d'une famille de paumés qui louent des roulottes aux touristes et dont le patriarche (inquiétant et fascinant Michel Dumont) pourrait bien détenir la clé du mystère qui la hante. Mais la découverte de cette piste, en apparence prometteuse, n'est que le sésame pour des révélations plus étranges.

Les ambitions de Beaudin et de la scénariste Joanne Arseneau (La Loi du cochon, Le Dernier Souffle) sont nombreuses, cherchant à dépasser la quête de vérité de Camille pour dépeindre son désordre intérieur. Celui-ci est d'ailleurs illustré par un symbolisme visuellement attrayant — celui de l'eau, décliné sous toutes ses formes, des vagues rugissantes à la goutte sortant d'un tuyau percé — mais d'une insistance qui alourdit un récit déjà tortueux, farci de considérations psychologisantes et de personnages schématiques (comme ceux défendus par Robert Lalonde et Isabel Richer) ou inutiles (Patrick Goyette). Seule Linda Sorgini réussit à donner vie à la figure prévisible de l'amie au grand coeur.

Il y a une large part d'onirisme dans Sans elle, ce qui n'est pas un mal, mais lorsque la ligne de démarcation entre réel et imaginaire relève davantage du flou artistique que de la rigueur narrative, c'est l'ensemble de la démarche qui perd de son pouvoir de séduction. Car, sans rien dévoiler des méandres (surprenants) de l'intrigue, disons que le comportement erratique de certains personnages, pataugeant — littéralement! — dans leurs délires pour ensuite jouer à l'enquêteur, a de quoi rendre perplexe.

Si l'on reconnaît à Beaudin un réel talent de composition — avec la complicité de Pierre Mignot à la caméra, la beauté de Sans elle est d'abord purement esthétique — ses univers souffrent de ce caractère poseur qui étouffe l'horreur de la mort et la douleur de la folie, deux thèmes qu'il tient tant à explorer. Souvenirs intimes et Le Collectionneur souffraient des mêmes tares, productions bien enrubannées mais dont on cherchait la nécessité profonde. En cela aussi, Jean Beaudin se révèle constant.

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