Entrevue avec Danièle Thompson - La famille, pourquoi pas?

Danièle Thompson trouve parfois commode d'être la fille d'un monument du cinéma français. Gérard Oury, en l'occurrence. Surtout après avoir travaillé à ses côtés durant vingt ans. Ça lui a ouvert des portes vite, d'avoir co-écrit avec papa La Grande Vadrouille, qui fut un des films les plus populaires du septième art français.

«J'ai grandi dans une famille d'acteurs. Pour moi, la vie, c'était du théâtre», disait la cinéaste dans les couloirs du FFM où Le Devoir l'a rencontrée.

Réaliser soi-même? La tentation était là. «J'ai hésité longtemps à faire la mise en scène, confie-t-elle. Pour tout dire, avec la scénarisation, je me sentais comblée, sautant d'un univers à l'autre, passant de Patrice Chéreau (Ceux qui m'aiment prendront le train, La Reine Margot) à Élie Chouraqui (Les Marmottes), sans compter les autres. J'adorais le côté caméléon de la scénarisation, épouser la voix d'un autre. Mais je vieillissais, il me restait moins de temps pour me retourner. Alors la curiosité a dominé la peur.» Danièle Thompson est devenue cinéaste avec La Bûche, film de Noël en 1999. Trouvant l'expérience à la fois angoissante et enivrante, elle a remis le couvert trois ans plus tard avec Décalage horaire, qui a réuni Jean Reno et Juliette Binoche. Or la voici qui livre Fauteuils d'orchestre, en salle au Québec depuis hier.

«Qu'est-ce que la comédie? demande-t-elle. Woody Allen, Pedro Almodovar, Ettore Scola ont tâté du genre, mais en sautant de l'émotion au rire. C'est ce passage d'un registre à l'autre que j'adore.»

Ballet quotidien

Fauteuils d'orchestre est une comédie dramatique très parisienne (un vrai hommage à la Ville lumière, versant art et luxe), située dans la chic avenue Montaigne; un film à succès en France, choisi pour représenter son pays aux Oscars 2007.

«Ça m'est vite apparu comme un danger, confie-t-elle, d'offrir cette image d'Épinal de Paris, en mettant en scène le milieu de la musique, du théâtre, des collectionneurs d'art, sur des Champs-Élysées pur luxe, qui font rêver les touristes. Mais il existe de telles différences sociales en France. Ces microcosmes-là sont fascinants. Les serviteurs y côtoient les nantis dans un vrai ballet quotidien. L'héroïne principale est d'ailleurs une jeune fille presque sans abri (Cécile de France), qui rencontre tout ce beau monde, en travaillant d'abord au café du coin. Dans ce café, les clivages sociaux disparaissent. Le millionnaire y voisine le balayeur de rue.»

Le film s'offre une distribution de haut vol: Cécile de France, Valérie Lemercier, Claude Brasseur, Albert Dupontel, Christopher Thompson (le fils de la cinéaste, également coscénariste), Suzanne Flon, le cinéaste américain Sydney Pollack, etc.

Danièle Thompson veut surtout rendre hommage à Suzanne Flon pour ce dernier rôle magnifique de grand-mère qui a toujours côtoyé le luxe par la porte de service et qui se voit offrir une soirée et une nuit royale par sa petite-fille.

«Elle avait 87 ans et, au début, paraissait en pleine forme, mais ses forces ont vite décliné. Quand elle entendait le mot "Moteur!", la comédienne se réveillait. Le dernier jour du tournage, Suzanne Flon était sans force et éclata de rire en terminant. Trois cents figurants l'ont applaudie. Elle voulait finir le film, mais mourut dix jours après sa dernière réplique.»

Autre prestation-surprise dans Fauteuils d'orchestre: Sydney Pollack, dans la peau d'un célèbre réalisateur américain qui désire faire un film sur Simone de Beauvoir. «Il a accepté le rôle par amitié pour moi, mais avec une générosité...» En offrant à Claude Brasseur le rôle d'un riche collectionneur d'art, elle s'offrait un acteur à la fois âgé et sexy. «Je voulais qu'on comprenne à sa vue qu'une belle jeune femme puisse le préférer à son fils.»

Quant à Cécile de France, Danièle Thompson la jugeait trop âgée pour le rôle. «Mais elle s'imposait. Après son parcours éclaté au cinéma, je lui demandais de revenir du côté de l'ingénuité, de la fraîcheur.» Albert Dupontel, de son côté, souvent abonné aux rôles comiques, a hérité d'un contre-emploi de pianiste de concert sombre et malheureux. «Il est fabuleux et extrêmement professionnel. Il a mis deux mois à apprendre à bien placer ses doigts sur les touches.»

La cinéaste affirme avoir voulu faire un film sur l'art qui donne la vie mais qui peut également décevoir. «Un film aussi sur l'ambiguïté de la réussite et du snobisme. Le personnage de l'actrice (Valérie Lemercier) rencontre un succès immense à la télé mais souhaite des rôles plus sophistiqués. Le pianiste (Dupontel) cherche de son côté à rejoindre le peuple plutôt que les élites qui l'adulent.»

Danièle Thompson a l'écriture dynastique. Est-ce d'avoir si longtemps travaillé avec son père? Quoi qu'il en soit, c'est avec son fils Christopher qu'elle écrit désormais ses scénarios à quatre mains: «Je ne connaissais pas de scénaristes au départ, explique-t-elle. Alors j'ai demandé à mon fils de travailler avec moi sur La Bûche. On a continué depuis avec Décalage horaire, Fauteuils d'orchestre. Il m'apporte son talent, son imagination, le point de vue d'une autre génération. On joue à se renvoyer la balle et ça marche à merveille, alors, la famille, pourquoi pas?»

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