Variation sur la misère des riches

Danièle Thompson prend toujours un malin plaisir à créer d'amusants embouteillages. C'est ainsi que des personnages contrastés sont forcés de fraterniser au gré de circonstances particulières, à la veille de Noël (La Bûche), dans un aéroport bondé (Décalage horaire) et maintenant sur la chic avenue Montaigne à Paris, dans Fauteuils d'orchestre.

Dans ce film choral où chacun chante sa partition, souvent cynique et désabusée, parfois naïve et triomphante, se dessine une image candide de la «vie d'artiste». On y cause de la petite misère des grandes vedettes, mais Thompson affectionne aussi la ténacité discrète de ceux (collectionneur, assistant metteur en scène, agent, etc.) qui gravitent autour d'elles sans récolter une miette de gloire. Et, en habile scénariste — son registre va de La Boum à La Reine Margot, c'est tout dire! —, elle fait graviter ses multiples personnages autour d'un point central, un charmant café situé à deux pas d'un théâtre, d'une salle de concert et d'une galerie, autant de portes qui claquent dans un délirant fracas.

Cette cacophonie émerveille Jessica (Cécile de France), une provinciale fraîchement débarquée à Paris dont la naïveté n'a d'égale que la débrouillardise. Elle s'improvise serveuse, pouvant ainsi s'incliner devant Catherine Versen (Valérie Lemercier), une actrice qui doit sa popularité à «un feuilleton de merde», répétant un Feydeau et rêvant, sans y croire, de jouer dans le prochain film d'Alain Resnais. Ses tourments ont des allures de tragédie grecque et s'additionnent à ceux d'un célèbre pianiste de concert aspirant à la simplicité (Albert Dupontel, trop athlétique pour être crédible), d'un collectionneur qui bazarde tout (Claude Brasseur, cette voix doucement éraillée) et d'un cinéaste américain voulant porter à l'écran la vie de Simone de Beauvoir (Sydney Pollack, amusant).

La grand-mère de Jessica (la regrettée Suzanne Flon, dont c'est le dernier rôle et à qui le film est dédié) l'incite à se coller à ce monde qu'elle-même n'a fréquenté qu'en étant au service des autres. C'est aussi le petit drame de Claudie (Dani), bientôt à la retraite comme secrétaire et cultivant ses souvenirs (plus sexuels qu'artistiques!) du temps où elle travaillait à l'Olympia.

C'est d'ailleurs cette nostalgie, appuyée d'une trame sonore de circonstance, qui enrobe Fauteuils d'orchestre. Le rire est parfois burlesque (tâche dévolue à Lemercier, qui en fait des tonnes) mais souvent ironique (sur la condition d'artiste, mais aussi sur ceux qui sont forcés de subir leurs états d'âme). À chaque film, Danièle Thompson fait preuve de la même élégance, cherchant à mettre en valeur un Paris de carte postale et des acteurs fabuleux se mettant en bouche ses charmants traits d'esprit. Car la dame, qui évite toute excentricité cinématographique, cherche à éblouir avec la magie des mots, sa caméra se mettant au service d'échanges truculents ou musclés.

Fauteuils d'orchestre nous place aux premières loges d'un microcosme idéalisé, celui où l'on trouve en même temps un logement et le grand amour (pour les Parisiens, c'est de la science-fiction...), un conte de fées où celles-ci s'habillent en tailleur Chanel et n'ont pas besoin de payer leur place au théâtre. Voilà une charmante comédie française qui fait du luxe une vertu et des apparences une nécessité de survie, bref, une autre variation pas très nouvelle sur la misère des riches.

Collaborateur du Devoir

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