Changer le monde avec quelques notes de guitare

Pierre Gang ne mène plus la vie de saltimbanque, comme au temps de la première troupe de Gilles Maheu, Les Enfants du paradis, dans les années 1970. Or il semble avoir gardé de cette époque une âme de bohémien. Son travail de cinéaste lui a permis de ratisser le Canada d'un océan à l'autre, tournant également au Mexique et en Alaska. C'est avec la même facilité qu'il passe d'une langue à l'autre et du petit au grand écran. Entre son premier long métrage en français, Sous-sol (1996), les séries Tales of the City (1998 et 2000) d'après les romans d'Armistead Maupin, Samuel et la mer et des téléfilms où il dirige Margot Kidder ou Mimi Rogers, Pierre Gang est partout... «là où il y a du travail»!

Quelques semaines après la première au Festival de Locarno et pendant le FFM, Pierre Gang parlait avec ferveur de Black Eyed Dog, «un petit film», comme il le souligne à quelques reprises. C'est surtout son premier long métrage de fiction en anglais pour le cinéma, dont il est aussi le producteur, associé à la réputée costumière Louise Jobin. L'aventure s'est concrétisée très rapidement (tout fut bouclé en un an, de l'écriture au montage final), une manière de prouver qu'il pouvait mener les deux tâches de front et établir la crédibilité de sa compagnie.

Ce sont d'abord quelques pages envoyées par un jeune dramaturge et scénariste, Jeremy John Bouchard, originaire du Nouveau-Brunswick, qui ont convaincu Gang de plonger dans cette histoire où un tueur en série terrorise les habitants d'un village de cette province. Pour le cinéaste, l'intérêt de Black Eyed Dog ne résidait pas dans l'attrait morbide qu'exerce le tueur en série, mais dans l'impact de sa présence sur une petite communauté. Le film évoque surtout la renaissance d'une femme brisée, Betty (Sonya Salomaa), qui rêve de chansons et de liberté en grattant sa guitare, mais qui ne voit pour le moment que l'horizon de son bled perdu. Entourée de personnages mystérieux (James Hyndman), parfois violents (David Boutin comme vous l'avez rarement vu) et d'autres totalement décalés (dont celui, amusant, défendu par Anne-Marie Cadieux), Betty va découvrir en elle des forces insoupçonnées, dont certaines sont destructrices.

Question de flair

Pierre Gang évoque avec fierté sa rencontre avec Sonya Salomaa, une actrice possédant un parcours semblable au personnage de Betty, partie à 25 ans d'un village de la Colombie-Britannique pour devenir chanteuse à Vancouver et complétant des études en... foresterie. «Elle possède les mêmes qualités que la fabuleuse Laura Linney [que Gang a dirigée dans la série des Tales], souligne-t-il. Une attitude souple, capable en moins de deux de s'adapter, de composer avec les imprévus, sans s'énerver... Et c'est une vraie beauté. Au Québec, elle ferait la couverture des magazines, mais au Canada anglais on préfère les stars américaines», dit-il avec dépit. Il est d'ailleurs heureux d'avoir suivi son flair, certains ayant douté qu'elle pourrait incarner «une femme de 30 ans, amochée, qui en a l'air de 40». «Pour que le spectateur croit qu'elle ait un véritable désir de changement, il lui fallait des qualités», précise-t-il.

En ce qui concerne l'adaptation, le cinéaste en connaît long sur le sujet, ayant à jongler avec un budget modeste («ce qui force à la créativité») et des acteurs venant des quatre coins du pays pour tourner à Miramichi (Nouveau-Brunswick), une région baignée à l'époque par les derniers souffles de l'ouragan Katrina. «À cause du mauvais temps, raconte Pierre Gang, il fallait refaire les horaires tous les jours. Parfois, certains acteurs jouent et donnent la réplique à la scripte parce que l'on n'a pu amener l'autre à temps et qu'il faut bien tourner, surtout lorsque l'on n'a que 26 jours...»

Et ce qu'il voulait tourner, «c'est un film de personnages et d'émotions, pas une oeuvre léchée». Fasciné par l'écriture de Jeremy John Bouchard, il n'en percevait pas moins le danger. «Il est jeune, mais il a déjà un univers bien à lui. La difficulté était de rendre à l'écran cet humour noir et ces dialogues souvent raides et sarcastiques, tout en montrant l'amour qui se cache derrière les personnages.» Dans Black Eyed Dog, Pierre Gang s'est amusé à le révéler, prouvant aussi que le plus long des voyages commence non seulement par un simple pas, mais parfois sur quelques notes de guitare.

La sortie de Black Eyed Dog est prévue le 29 septembre 2006 à Montréal, en version originale avec sous-titres anglais.

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