Il ne suffit pas de vouloir...

Dans All the King’s Men, Sean Penn, dans son rôle du gouverneur ennemi des nantis, joue avec tout son poids et en misant, dans son cas, sur l’énergie de la gestuelle et l’épaisseur de l’accent.
Photo: Dans All the King’s Men, Sean Penn, dans son rôle du gouverneur ennemi des nantis, joue avec tout son poids et en misant, dans son cas, sur l’énergie de la gestuelle et l’épaisseur de l’accent.

La pertinence de refaire All the King's Men, 57 ans après l'original signé Robert Rossen (Oscar du meilleur film en 1949), 60 ans après la parution du roman de Robert Penn Warren, récipiendaire du Pulitzer, n'est pas à démontrer. Les turpitudes, compromissions et dérapages démagogiques d'un mobilisateur populaire devenu gouverneur de la Louisiane dans les États-Unis de l'après-guerre trouvent suffisamment d'échos dans l'actualité (un an après l'ouragan Katrina, qui a inondé le canyon séparant riches et pauvres en Louisiane) pour que la démonstration soit éclairante.

Ce qu'on peut toutefois remettre en cause, c'est la manière qu'a employée Steven Zaillian (scénariste de Schindler's List, réalisateur de A Civil Action) pour hisser cette saga à la hauteur des années 2000. Pas que l'action soit contemporanéisée. All the King's Men est un film d'époque, avec ce que ça implique de couleurs savamment saturées, de voitures de collection astiquées, de climat sculpté façon film noir. Hélas, rien de tout ça n'est incarné. La production et la direction artistique sont si exagérément compassées et artificiellement patinées qu'on se croirait, par moments, dans un musée d'interprétation du cinéma. En outre, le scénario ultrabavard étouffe les images, et la musique emphatique de James Horner (Titanic) noie le poisson.

Le bilan s'alourdit. Sean Penn, un grand acteur, pourtant, cabotine à tout-va dans son rôle du gouverneur, ennemi des nantis. De fait, il joue comme Horner compose: avec tout son poids, et en misant, dans son cas, sur l'énergie de la gestuelle et l'épaisseur de l'accent. L'ennui, c'est qu'il donne l'impression de jouer seul.

C'est aussi le cas de Jude Law, acteur solide qui campe le journaliste Jack Burden, personnage intérieur, témoin et narrateur de l'histoire de Willie Stark, d'abord à distance, puis dans l'intimité de celui-ci dès lors que son parrain (Anthony Hopkins), juge réputé, devient le principal commanditaire d'un procès visant la destitution de Stark. Ce dernier, il est vrai, a cédé au chant des sirènes de l'argent et de la corruption et a remisé dans la foulée les idéaux socialistes (réformes sociales, médicales, etc.) qui l'avaient porté au pouvoir.

Comment les destins d'une belle du Sud (Kate Winslet) et de son frère (Mark Ruffalo), respectivement amour inavoué de Burden et meilleur ami de celui-ci, trouvent-ils leur place dans cette histoire? L'auteur en connaît la réponse, Zaillian, sans doute, mais il semble avoir tenu pour acquis que nous savions. Or, tous les personnages secondaires de son film ont l'air d'être décoratifs et cessent d'exister dès leur sortie du cadre.

Ce n'est pas la faute de la distribution, qui compte, entre autres atouts majeurs, Patricia Clarkson, James Gandolfini et Kathy Baker. Ce n'est pas non plus celle du directeur photo, Pavel Edelman (Le Pianiste), dont les images sublimes servent de paravent, bien plus que de soutien, à cette production écartelée entre la forme et le fond.

Non, tout bien considéré, on ne saurait remettre en question la nécessité, voire l'urgence, d'une méditation politique éclairante sur le sens moral, l'idéalisme et l'opportunisme. En portant All the King's Men au grand écran, Steven Zaillian s'est porté volontaire. Or il ne suffit pas de vouloir.

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