Entrevue avec Jean Beaudin - Sur le deuil et la folie

Le réalisateur de Sans elle, Jean Beaudin, en compagnie de la comédienne Karine Vanasse.
Photo: Annik MH de Carufel Le réalisateur de Sans elle, Jean Beaudin, en compagnie de la comédienne Karine Vanasse.

Le film Sans elle est né de la rencontre de deux univers, voire de deux obsessions. Jean Beaudin vous dira qu'il a croisé la schizophrénie sur son chemin. La scénariste Joanne Arseneau a connu pour sa part la perte d'une amie, assassinée dans des circonstances mystérieuses. Les deux thèmes s'entrelaceront dans le film Sans elle, qui sortira vendredi sur nos écrans.

Jean Beaudin en parle comme de son oeuvre la plus complexe et la plus achevée. Un budget de cinq millions. Une forte somme pour un film québécois, mais celui-ci s'est exporté à Florence et aux îles de la Madeleine. Ça coûte ce que ça coûte.

En fait, le film était prêt depuis un an déjà. Retard qui a généré son poids de rumeurs. Jean Beaudin affirme que Sans elle avait été gardé sur la glace par le distributeur chez Christal Films, qui espérait le voir retenu au dernier Festival de Cannes, puis il préféra attendre l'automne avant de le sortir. Mais une foule de films québécois sortiront également cet automne, rivalisant les uns avec les autres.

Sans elle avait également été sélectionné en compétition au dernier Festival des films du monde. «Le distributeur avait déjà accepté de le laisser concourir à Shanghai. D'où son absence au FFM, qui n'aurait pas été une mauvaise rampe de lancement québécoise. Ce film semble souffrir d'un mauvais timing...», soupire son auteur.

Le cinéaste de J.A. Martin photographe et de Being at Home With Claude avait déjà commencé à tourner Sans elle quand son film à mégabudget Nouvelle-France est sorti sur les écrans, récoltant le très mauvais accueil que l'on sait. «Disons que j'avais besoin d'être occupé ailleurs», avoue-t-il laconiquement.

Sans elle, qui donne la vedette à Karine Vanasse, met en scène une jeune femme, victime à Florence du syndrome de Stendhal, qui, de retour au Québec, psychiquement troublée et en proie à des hallucinations, entreprend un voyage initiatique jusqu'aux îles de la Madeleine sur les traces de sa mère disparue.

En 1988, le remarquable Mario, de Jean Beaudin, avait également été tourné aux îles de la Madeleine, avec là aussi Pierre Mignot comme directeur photo. «Ça nous a rappelé un tas de souvenirs lumineux au milieu de cette population si ouverte, si généreuse.»

Les Madelinots ont joué les figurants en plus de participer aux décors et aux repérages. «Dans les scènes du bateau, les musiciens venaient tous des îles.»

Sujets tabous

«Le film aborde deux sujets tabous: le deuil et la folie. On part du syndrome de Stendhal, ce choc culturel qui peut entraîner une décompensation et des états de crise passagers, mélangeant les symptômes de la schizophrénie et de la paranoïa. Cette jeune fille n'a pas fait son deuil. Alors, son périple est en partie imaginaire.»

La scénariste Joanne Arseneau précise pour sa part avoir voulu présenter l'action à travers le seul regard de l'héroïne en délire psychotique. D'où ces allers-retours entre réalité et visions, sans que les frontières entre les deux ne soient toujours démarquées.

«J'ai tenté de décaler les rencontres imaginaires entre la mère et la fille sur la plage, avec des herbes, une lumière», précise le cinéaste.

Jean Beaudin se dit bien conscient que le deuil et la folie sont des thèmes difficiles, qui effraient souvent le client. La complexité de Sans elle ne devrait pas contribuer à en faire un blockbuster. «Je joue avec des tabous, que certains repoussent. Mais des gens s'y intéressent aussi. Est-ce un film d'exorcisme? Peut-être. La folie est présente dans plusieurs familles, mais souvent occultée.»

Élément très fort du film: la voix hors champ de l'héroïne qui s'approprie la démarche en la commentant. «Cette voix était encore plus présente au début, mais empêchait les spectateurs d'imaginer leurs propres scènes. On a élagué.»

L'eau est au coeur du film, sous toutes les formes: vagues océaniques, lit inondé à l'hôpital, plongées éperdues dans les profondeurs de la mer, comme dans La Leçon de piano, voiles flottant dans le liquide, etc.

«Ça tombe bien: Karine Vanasse adore l'eau, commente Jean Beaudin. Elle a toujours été partante, pour faire des bulles, sauter dans la piscine, pour rester immergée.»

Le film met en scène des personnages tendres (comme Robert Lalonde qui joue le père adoptif de la jeune fille) mais aussi des êtres très violents, comme aux îles de la Madeleine un ancien tueur à gages (Michel Dumont, méconnaissable). «Il s'exprime par la violence, mais le scénario révèle aussi une magnifique histoire d'amour entre cet homme et son fils, pour qui il est prêt à tous les sacrifices.»

Joanne Arseneau, à qui on devait déjà l'écriture de La Loi du cochon, privilégie souvent les personnages de marginaux en révolte. «Faut dire que je viens de Saint-Henri. J'en ai vu de toutes les couleurs. Quant aux îles de la Madeleine, mes parents en sont originaires, alors...»

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