Controverse autour du film de Robert Morin, Le Nèg' - Une affiche qui dérange

Une scène du film de Robert Morin.
Photo: Une scène du film de Robert Morin.

La statue de plâtre d'un petit Noir pêchant à la ligne reproduite à pleines affiches du film Le Nèg' de Robert Morin peut nous paraître bien inoffensive. Elle ne sourit guère à tous et suscite chez certains... une colère noire.

Tout comme le titre du film, au demeurant. La Fondation canadienne des relations raciales (FCRR), dont le siège social est à Toronto, demande ni plus ni moins que le retrait des affiches «en raison de l'utilisation insensible d'un terme aussi péjoratif et de la représentation offensante des personnes de race noire.»

L'organisme montréalais Jeunesse noire en action a envoyé, de son côté, des lettres de protestation au cinéaste et aux producteurs. «On ne dénonce pas le film, explique Peter Flegel de Jeunesse noire en action, mais son affiche. Le terme nègre est insultant pour nous et l'image de la statuette constitue une offense. Nous avons reçu plusieurs appels indignés de la communauté noire à cet effet.»

Ironie du sort, Le Nèg' de Robert Morin (en salle, dès vendredi prochain) est un film très percutant qui dénonce... le racisme. Son histoire repose sur le geste d'un jeune Noir, que la vue d'une telle statue dans le jardin d'une vieille dame offense et qui la détruit à ses risques et périls, avant d'être persécuté par de stupides campagnards. Réagissant comme le héros du film, les membres de l'organisme Jeunesse noire en action ont donc le réflexe de détruire la représentation de cette statue en photo. Voici la boucle bouclée.

Karen Mock, directrice générale de la FCRR, admet que le film est réputé antiraciste mais considère sa représentation visuelle choquante et inacceptable pour la communauté noire.

«Les gens qui voient le film peuvent recevoir son message en entier, estime-t-elle, mais ceux qui ne regardent que l'affiche et lisent le titre, spécialement les enfants, perçoivent une image très négative.»

Karen Mock ne va pas jusqu'à demander au cinéaste de changer son titre, mais de consulter la communauté noire de la région de Montréal pour trouver un élément visuel plus approprié afin d'en faire la promotion.

«Je sais bien que l'affiche provoque un malaise, vient d'écrire Robert Morin aux représentants de Jeunesse noire en action. De là à ce qu'elle constitue de la propagande haineuse...» Rejoint en tournée de promotion, le cinéaste se dit heureux que l'affiche suscite un débat et appelle à la discussion. «Cela dit, s'ils trouvent le poster si dégradant, pourquoi ne s'attaquent-ils pas plutôt à ceux qui mettent ces statues dans leur jardin?», demande-t-il. Robert Morin invite les représentants de la communauté noire à le rencontrer, mais surtout à aller voir son film.

Hommage au courage

À ses yeux, cette statue reproduite sur l'affiche, dite Lawn Jockey, est un symbole positif. Elle trouva naissance au cours de la guerre d'indépendance quand George Washington voulut rendre hommage au courage d'un jeune Noir. Les Lawn Jockeys reproduits dans le sud du pays au cours de la guerre de Sécession ont joué par la suite un rôle de repère pour indiquer les maisons amies aux Noirs fuyant vers le nord.

Du côté de Jeunesse noire en action, Peter Flegel considère au contraire que l'histoire de ces statuettes est lourde de symbolique négative puisqu'elles furent placées dans les jardins des nombreux Blancs afin de perpétuer des stéréotypes racistes.

Chez Cristal Films, le distributeur Christian Larouche s'avoue stupéfait. Il ne voit rien de mal à montrer la statue en question sur cette affiche, d'autant plus qu'elle est adaptée au propos du film et que Le Nèg' dénonce le racisme. «Est-ce que la ligue des nains va protester contre la représentation des nains de jardin sur une affiche?, demande-t-il, en s'élevant contre pareille rectitude politique. «On ne retirera pas les affiches, assure-t-il. Les Normes canadiennes de la publicité se sont penchées sur son message et ne voient là rien de condamnable.»

Bien tard

Chez Cristal Films, on s'étonne en outre du fait que des voix s'élèvent aussi tard pour demander le retrait des affiches, à la veille à peu de choses près de la sortie du film, alors que les affiches sont déjà placardées partout. Le Nèg' avait été présenté au Festival de Toronto à la mi-septembre sans créer d'esclandre et les affiches étaient déjà en salles de cinéma au Québec au début de l'été. «L'existence de cette affiche ne nous fut révélée que dernièrement», explique Peter Flegel. Karen Mock de la Fondation canadienne des relations raciales déclare de son côté: «Il n'est jamais trop tard pour poser le bon geste.»

Pour l'heure, le petit Noir continue de pêcher à la ligne sur son affiche et Le Nèg' de Morin gagne sans doute à cette polémique une publicité supplémentaire inespérée...