Il n'est pas là pour être aimé

Les Amants réguliers n'est pas à proprement parler un film d'époque, et encore moins un film de son époque. Certes, Philippe Garrel (J'entends plus la guitare, Sauvage innocence) y montre l'effervescence de Mai 68, les errances d'une génération plus nombriliste que politisée et les écueils que la levée des tabous a entraînés pour que fleurisse l'amour libre. Mais ce 27e film de Philippe Garrel, réalisateur dont les oeuvres sont rarement diffusées sur nos écrans, est surtout la radiographie d'une jeunesse en désarroi. Et cela transcende toutes les époques.

Pour la petite histoire, anecdote qui aide à comprendre le radicalisme de Garrel, cette chronique, d'une longueur démesurée (2h58) et d'un dépouillement extrême, se veut une réponse au dernier film de Bernardo Bertolucci, The Dreamers. Le cadre bourgeois-bohème est le même, la toile de fond révolutionnaire aussi, et surtout on y retrouve le même jeune comédien (Louis Garrel, fils de Philippe), apprenant l'amour à trois (avec un Américain à Paris!) pendant que virevoltent les pavés. Chez Bertolucci, l'heure était à l'exhibitionnisme et à la nostalgie clinquante. Garrel lui répond bien plus qu'en demandant à une de ses actrices de prononcer le nom du célèbre cinéaste italien en regardant droit dans la caméra.

Dans Les Amants réguliers, la révolte qui gronde constitue une longue introduction, séquence de petites bravoures où le bruit des bottes, les coups des matraques et le crépitement des voitures qui flambent parasitent les rares dialogues. Au milieu de ce tumulte, filmé dans une obscurité lui donnant des allures de rêve éveillé, François (Louis Garrel), un poète dans l'âme mais aussi sur papier, fait la rencontre d'une jeune fille en fleur, Lilie (Clotilde Hesme), à la fois belle et banale, comme sortie d'un film de Jean Eustache. La comparaison n'est pas fortuite puisque Les Amants réguliers est aussi un hommage à La Maman et la Putain (dans tous ses excès, dont celui du désespoir).

Dans une seconde partie lumineuse, avant que ne tombe un rideau funèbre, le cinéaste scrute l'évolution de cet amour jusqu'en 1969, tout en multipliant les digressions sur un groupe d'amis amateurs d'opium, vivant dans une insouciance qui détruit le mythe, tenace, entourant ces ardents révolutionnaires. Ils se réfugient parfois chez papa-maman ou grand-papa (interprété par Maurice Garrel, père de Philippe), baissant les bras devant la force policière, que le cinéaste a le joli culot de montrer à l'occasion sous un jour plutôt raffiné. Et comme surgie d'outre-tombe, la voix de Nico, l'ex-muse de Garrel et ancienne égérie du Velvet Underground, résonne pour faire danser ces petits-bourgeois déjà désabusés... sur une chanson appartenant à son répertoire des années 80.

Les Amants réguliers fascine et irrite à la fois avec son noir et blanc granuleux d'une beauté d'un autre âge (signé William Lubtchansky), ainsi que ces paradoxes que Garrel ne cherche jamais à réconcilier: l'amour physique est évoqué sans être trop montré; les personnages se multiplient pour disparaître dans la fumée d'opium; la fougue irréfléchie de cette jeunesse est souvent filmée dans un étrange immobilisme esthétique. Mais Philippe Garrel n'est surtout pas là pour être aimé. En Mai 68, les gens de sa race étaient plus nombreux.



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